Les souvenirs
Flashes sur l'homme - Table de matières Biographie d'Egon

Tous les textes de ce chapitre sont des notes d’Egon de Vietinghoff à la première personne. C’est pourquoi il n’y a pas de guillemets. Les commentaires de la rédaction sont imprimés en petits caractères italiques.
Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Amérique du Sud et retour Ateliers Suisse

Pour celui qui n'est pas particulièrement doué pour l'écriture, les événements même les plus prodigieux ne peuvent être rendus que par la description banale de leur aspect extérieur. C'est pourquoi chacun devrait s'abstenir de se lancer dans une (auto)biographie. L'aventure la plus romanesque se transforme alors en effet en chronique dépourvue de vie. (Néanmoins,) pour celui qui l'a vécue, elle peut présenter un intérêt par le truchement du souvenir. Dans le meilleur des cas, l'auteur arrive à amuser le lecteur par le récit de situations insolites.
(Egon de Vietinghoff)

Souvenirs de mon enfance

J'ai toujours beaucoup voyagé. A peine né, j'étais balancé entre la Hollande et Paris dans un hamac de fortune suspendu entre les filets à bagages d'un compartiment de chemin de fer. Enfant, j'étais déçu de ce que, la frontière franchie, le nouveau pays ne se distinguât pas par une couleur différente – comme le voulait mon atlas... Et le fait que le contrôleur perçât nos billets, alors que je savais que, ce faisant, il les annulait, constituait pour moi un casse-tête, puisque nous avions encore un long voyage en perspective.

Mon frère possédait une collection d'ours en peluche, différents les uns des autres par leurs couleurs et leurs expressions. Il les répartissait sur le rebord de la fenêtre, les accoudoirs et les filets mais, au moment de quitter le train, il oubliait régulièrement de les rassembler. Pour ne pas les abandonner à un sort imprévisible, mon père devait retourner en courant vers le train encore en gare, et éviter la tragédie en rassemblant toutes les peluches, ce qui manquait de le faire rater la correspondance. Les larmes de mon frère stimulaient sa précipitation et les oursons atterrissaient sains et saufs dans les bras de l'enfant.

Mes parents étaient des êtres très modestes et chacun à sa manière se distinguait par une grande force de caractère due à de profondes racines éthiques. En raison de leurs origines, ils ne manquaient pas d'entretenir tout naturellement des liens avec une société choisie. Toujours prêts à rendre service, ils réunissaient chez eux artistes et autres personnalités cultivées. Ils organisaient ainsi parfois des concerts chez eux. Le rayonnement spirituel de l'un comme de l'autre en faisait des invités recherchés aussi longtemps que ma mère fut en bonne santé.

Foto Wiesbaden

Je me souviens d'un repas chez l'Empereur d'Allemagne Guillaume II (lors d'une visite qu'il fit à Wiesbaden), où mon petit frère et moi-même fûmes également invités. Guillaume II se rendait souvent dans cette ville d'eaux et nous, les enfants, assistions toujours à ces défilés. Alexis avait peut-être 6 ans, et n'était pas encore très sensible au raffinement de la table impériale. Troublé par l'abondance des plats aux noms impressionnants pour lui, et regrettant l'absence de ceux auxquels il était habitué, il manifesta soudain son déplaisir par cette critique plutôt mal venue: "Et il n'y a même pas de fromage, ici!" L'Empereur ne l'a sans doute pas entendu, car les hôtes étaient répartis en plusieurs tablées, heureusement fort longues...

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Souvenirs de l'école

Zuoz: Le samedi soir, on réglait les différends de la semaine entre les élèves, qui avaient été scrupuleusement enregistrés. Comme je ne supportais pas de voir que les petits étaient les victimes des grands, et qu'il m'arrivait d'intervenir dans leurs bagarres, j'avais à subir les tourments de quelques adversaires parmi les aînés. Cette heure des règlements de comptes a sans doute contribué à décider mes parents de me faire passer du statut d'interne à celui d'externe, ce qui améliora considérablement ma situation. Je logeai dès lors dans une famille qui possédait une maison située au-dessus du lycée.

Quelques élèves y logeaient également, ainsi qu'une très jolie Rhénane plus âgée que nous. J'admirais son teint clair, translucide, et j'enrageais de ne pas encore être adulte comme elle. Un trop grand écart entre l'âge effectif et le développement hormonal peut avoir des conséquences douloureuses, car l'euphorie d'un adolescent précoce, comme celle d'un vieillard amoureux, reste sans effets, tandis que le poids attribué à l'âge échappe à l'intéressé lui-même. Heureusement pour moi, j'étais tellement occupé à construire avec d'autres élèves un toboggan qui devait nous amener en quelques secondes au lycée qu'il me restait peu de temps pour m'apitoyer sur mon chagrin d'amour.

Je me trouvai soudain confronté à une situation peu commune: l'engagement de brève durée d'un maître dont une profonde cicatrice sur le crâne attirait l'attention. Lorsqu'il entendit mon nom, il parut ébranlé. De retour à la maison, je dis son nom à mes parents qui se montrèrent très inquiets: cette cicatrice provenait d'un coup d'épée que lui avait asséné mon grand-père (Arnold Julius v.Vietinghoff) pour se défendre durant la révolution russe de 1905. Il avait depuis passé du rôle de chef (d'un groupe de révolutionnaires) à celui d'enseignant (et avait lui aussi émigré en Suisse en raison des événements et des troubles dans les provinces baltes).

Zurich: ... Il (un maître) me mit à la porte de la classe et me laissa attendre la prochaine heure dans le couloir. Je ne sais toujours pas pourquoi mon attitude face à cette humiliation me gagna le respect de mes condisciples et me valut un rapport pour ainsi dire amical avec notre professeur de mathématiques. Il m'invita plus tard souvent chez lui et, lorsque j'étais devenu peintre, m'acheta des tableaux. Quant aux mathématiques, elles sont restées pour moi sibyllines jusqu'à ce jour.

J'étais mauvais en dessin car les devoirs qu'on nous donnait m'ennuyaient. Un jour, le professeur me traita même d'imbécile, parce que je ne m'en tenais pas à ses directives.

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Maroc
A.(mon compagnon de voyage) était un curieux personnage ; je l'aimais bien, mais il était de caractère sombre. Après cette séparation bizarre (cf. le sous-chapitre "Anecdotes"), je ne pensais plus au Congo, mais mon humeur vagabonde me poussait à continuer et je décidai d'aller au Maroc. J'avais rapidement déniché un petit cargo dont le capitaine, moyennant quelques sous, accepta de me prendre à son bord jusqu'à Ceuta. Le soir, lorsque j'arrivai sur le quai, j'avisai sur le pont plusieurs personnages louches qui eux aussi avaient apparemment eu l'intention de traverser le détroit à bon compte. Ils campaient sur des piles de caisses et jouaient aux dés. Je m'assis tout à l'avant. Les derniers chargements furent amenés à bord et les ouvriers du port rétribués. Après que tous ceux qui ne faisaient pas la traversées eurent quitté le bateau, ce fut cette activité fébrile et de routine qui m'a toujours impressionné, ... comme lorsque j'arrivais un peu trop tôt au théâtre, que je voyais les places être lentement occupées et que se rapprochait le moment solennel du lever du rideau. Les lumières allaient bientôt s'éteindre et le lourd tissu laisser la place à un monde fantastique. Le petit trou derrière lequel on pouvait de temps en temps deviner un œil, et la faible lueur qu’il laissait passer ne permettaient même pas de déterminer la couleur de la lumière qui allait éclairer la scène. Quel merveilleux sentiment que d'être assis en face de ce mystère et d'avoir la certitude que l'instant où il serait élucidé était inéluctable et toujours plus proche! 

Le bateau s'éloigna lentement du quai, les amarres qui l'avaient retenu s'allongeaient avant que leurs bouts ne claquent dans l'eau, et qu'elles ne soient habilement et soigneusement enroulées sur elles-mêmes. La machine battait à grands coups réguliers dans la nuit, tandis que quelques dauphins joueurs nous accompagnèrent longtemps de leurs sauts impressionnants.

J'étais perdu dans le monde scintillant des étoiles ... lorsqu'un vieil Arabe ... que j'avais vu au milieu des joueurs, s'assit auprès de moi et me demanda si je savais comment on peut déterminer l'heure d'après la position des étoiles; comme je lui répondis négativement, il me le montra, puis me demanda ce que je pensais faire au Maroc. Il réagit avec effroi, encore que sur un ton paternellement moqueur, lorsqu'il apprit que je pensais voyager à pied, seul, dans un pays qui se trouvait en état de guerre. C'était en 1920, et la guerre du Rif avait en effet atteint son point culminant. Puis il me dépeignit avec émotion la situation, la haine vouée par les Arabes à tout Européen quel qu'il soit, et me prédit que j'aurais la gorge tranchée dès le premier jour, ou que je disparaîtrait pour toujours dans l'une des nombreuses tours qui décorent les collines de ce pays si hospitalier. Il parlait tranquillement, et sur un ton neutre; je ne pouvais mettre en doute ni ses bonnes intentions ni la véracité de ses dires et je me voyais dans la désagréable situation soit de devoir chercher à Ceuta un vapeur pour mon retour, soit de payer fort cher mon goût de l'aventure. J'étais désemparé; ce que voyant, mon paternel Arabe me proposa de voyager avec lui dans son pays. Il devait se rendre dans différents petits villages (je n'ai jamais su dans quel but) et voulait m'emmener à deux conditions: la première était que, à Ceuta, je m'affuble de vêtements arabes corrects, afin de n'être pas repéré de loin comme un Européen, et la seconde, que j'apprenne par cœur le premier verset du Coran, afin de disposer favorablement les Arabes à mon égard. Il va de soi que j'acceptai joyeusement ces conditions, et je passai la nuit en m'exerçant à prononcer les sons gutturaux compliqués de la langue arabe. J'ai regretté par la suite de n'avoir aucune occasion de continuer cet apprentissage, car la beauté des vers généreux et âpres du Coran, que mon compagnon répétait constamment avec vénération durant le temps que nous passâmes ensemble, suscitèrent rapidement mon enthousiasme. A Ceuta également, où nous restâmes deux jours, j'étudiai avec assiduité, et mon Berbère barbu me corrigeait avec une patience d'ange.

Le rideau était donc déjà à moitié levé. Sur un monde inconnu, bariolé, éblouissant et pourtant sévère. Des créatures sèches, de grande taille, chevauchait de petits ânes. Leur burnous les recouvrait entièrement. Leurs jambes nues pendaient sur les flancs des bêtes, de très grandes pantoufles plates recouvraient leurs orteils, et leurs talons traînaient négligemment sur le sol. Lorsqu'ils se rencontraient, ils commençaient par se toucher silencieusement et réciproquement le front, puis portaient leur main vers leur bouche. Après quoi, ils se lançaient dans des palabres déchaînées. Les voix devenaient de plus en plus aiguës; ininterrompues et murmurées, émettant soudain des sons presque imperceptibles, pressés, hachés, gutturaux, en donnant une note dominante aux voyelles rares et stridentes. Telle était aussi leur musique. Elle passait sous ma fenêtre comme la voix d'un monde désertique, mauvais et mystérieux. De sourds battements de tambour syncopés, que de petites flûtes et des cornemuses dominaient par leur jeu chatoyant, éclatant et néanmoins infiniment nuancé. Un jeu qui ne pouvait jamais s'arrêter...

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Paris (1923-1933)
Comme mon atelier était très spacieux*, je passais pour un richard (au royaume des aveugles, les borgnes sont rois), et fus par conséquent largement exploité. Une nuit, un Péruvien que je connaissais un peu me réveilla en frappant à ma porte. C'était un prince Inca, marié à une danseuse. Je le fis entrer et il se mit aussitôt à inspecter mon atelier en le parcourant de long en large. Je l'interrogeai sur ce qui l'amenait, et il me répondit qu'il cherchait une petite table qu'il voulait brûler, car ils n'avaient plus de combustible à la maison ...
Mais les expériences que je fis avec des confrères ne furent pas toujours aussi cocasses que celle-là. Tous les moyens sont bons pour les envieux qui cherchent à obtenir des avantages au détriment de ceux qu’ils jalousent. Ainsi, l'un d'eux m'emprunta "pour quelques heures" mon aspirateur – que je n'ai jamais revu. Un autre, devenu par la suite un peintre très coté, réussit à vendre mon grand tapis persan sous le prétexte de le faire nettoyer chez un spécialiste de sa connaissance. J'hébergeai aussi des mois durant un camarade qui avait été congédié par le propriétaire de son atelier. Lorsqu'il me débarrassa enfin de sa présence, je constatai la disparition d'un certain nombres d'objets dont il pensait apparemment avoir plus besoin que moi. Je ne revis jamais non plus l'argent que je prêtai à quelques camarades passés maîtres dans l'art de taper les naïfs. On comprend qu'après de telles expériences, mon opinion sur la confraternité entre artistes n'ait pas été particulièrement positive.
Et pourtant, ma situation n'était pas aussi brillante que certains l'imaginaient. Il y eut des périodes de vaches si maigres que je dus me serrer sérieusement la ceinture. Lors d'une période où j'étais particulièrement désargenté, je me rendis dans une sorte de cuisine populaire pour intellectuels. Elle portait le nom d'un grand poète.

Les parois étaient tapissées de réclames vantant l'idéalisme qui poussait leurs entreprises à mettre généreusement leurs nouilles, leurs haricots ou leur compote de quetsches au service de l'élite spirituelle française en devenir ("gracieusement mis à la disposition de ..."). Cette élite spirituelle, totalement affamée, était alignée devant de longues tables, entre lesquelles circulaient des "videurs" qui estimaient d'un œil soupçonneux le nombre approximatif de couteaux et de fourchettes sur les tables. Chaque fois que je quittais ce local hanté par des intellectuels, j'étais couvert de puces.

Im Atelier fand ich einen Zerstäuber und einen Rest Insektenvertilgungsflüssigkeit, die ich mir unter die Jacke spritzte, bevor ich die Literatenküche wieder betrat. Zu meinem Erstaunen rückte die ganze geistige Elite von mir ab und hinterliess gähnende Leere um mich herum. Offensichtlich waren ihre gerümpften Nasen sprayempfindlich.

J'était alors très pris par ma formation professionelle.

Comme je vendais alors très peu de toiles, d'une part parce que je n'avais pas encore atteint le niveau dont je rêvais (ce vers quoi je tendais?), d'autre part parce qu'il était très difficile pour un peintre qui ne s'était pas encore fait un nom de trouver des acquéreurs. A part quelques commandes isolées de portraits, j'arrivais tout juste à subvenir à mes besoins et (plus tard) à ceux de ma famille par de petits boulots de toutes sortes die mir aber im Verhältnis zur Zeit, die ich damit verlor, wenig einbrachten.   

J'illustrais des roman de bas étage que me fournissait une minable imprimerie voisine: illustrations de romans de gare, réalisations de chasses chinoises sur d'immenses fonds dorés (qu'on me livrait parce que je disposais d'un vaste atelier) ainsi que des cartes géographiques agrémentées d'animaux et de costumes propres aux différents points du globe, des retouches et modifications de photographies; j'ai également travaillé pendant un bref laps de temps (même) dans un garage. Je fabriquais aussi des chapeaux marqués par une mode créée par ma femme et j'exploitais la moindre occasion de gagner quelques sous. Les retouches que j'apportais à des portraits féminins étaient les plus rentables. Je recevais des photographies de femmes qui ne se trouvaient pas mises en valeur et que je rajeunissais jusqu'a les rendre méconnaissables en faisant disparaître toute ride, tout modelé graisseux excessif. 

Da ich unterdessen einige maltechnische Kenntnisse erworben hatte, wagte ich mich auch mit sehr gutem Erfolg ans Restaurieren beschädigter Ölgemälde. So brachte man mir einmal ein vollständig zerknittertes Bild von Winterhalter, das während des Krieges in einem Rucksack über die Grenze geschmuggelt worden war und das ich tagelang behandelte bis jede Spur von Schäden getilgt war. Dieser Erfolg brachte mir (zwar) andere Restaurierungsaufträge ein, befriedigte mich aber nicht. Ma seule sécurité (hingegen) était l'atelier dont j'étais propriétaire, et dont j'ai longtemps eu la nostalgie après que des locataires sans scrupules et des cohortes de fugitifs l'aient dévasté durant la guerre.


Je passais généralement l'été chez des amis, dans le sud du pays, et je sous-louais mon atelier à des peintres qui séjournaient momentanément à Paris. En 192x *, c'est un Brésilien qui s'y installa. Il avait reçu un mandat de son gouvernement et apprécia d'avoir trouvé un lieu suffisamment spacieux. Il devait en effet peindre pour un bâtiment public à Rio un tableau surdimensionné représentant Apollon et les neuf Muses.

* possible: 1925-1928

Le lendemain, j'avais encore quelque chose à discuter avec lui et lui rendis visite (dans mon atelier!). Les lieux n'étaient plus reconnaissables. Mon locataire avait réussi, en une nuit, à tendre une toile de 5 mètres sur 8 et, à l'aide de mon échelle double, à construire un châssis à roulettes sur lequel il fonçait d'un bout à l'autre de cette toile géante. Il avait stocké des seaux de peinture dans un coin, et installé une sorte de bar à café dans un autre. Mais le plus surprenant est qu'il avait déjà déniché dix modèles, un homme et neuf femmes, tous plantés devant une paroi de l'atelier sur laquelle il avait collé du papier bleu. Toutes les muses – entièrement dévêtues – ainsi que leur seigneur et maître se détachaient sur ce ciel attique et attendaient patiemment d'être immortalisés ensemble grâce au pinceau de cet Apelles*) moderne et brésilien.

*) peintre célèbre de l'Antiquité grecque

Ce petit bonhomme, pris d'une véritable fièvre créatrice, filait comme un lièvre d'un bout à l'autre de l'atelier, ses yeux lançaient des éclairs et – sans doute pour lutter contre une paresse imaginaire – buvait toute la journée le café le plus noir que j'aie jamais vu. Nous tombâmes immédiatement d'accord: je déménageai et il s'installa.
J'en avais perdu l'usage de la parole. Des artistes ont depuis toujours peint des études d'après nature avant de s'attaquer à une grande toile, mais aucun n'a eu l'idée saugrenue de représenter dix personnes à la fois. Je n'ai jamais vu cette œuvre bariolée, car lorsque je suis rentré comme convenu deux mois plus tard, elle était achevée et enroulée, le ciel hellène et le châssis en cendres dans le fourneau et les réserves de peintures épuisées.
Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Un gros Italien habitait en face de mon atelier. En dépit d'une vitalité et d'une activité débordantes, il avait tout juste réussi à diriger une maison d'édition miteuse et à propager d'invraisemblables romans-feuilletons à l'eau de rose, et illustrés en plus... Il m'avait embauché pour fabriquer des photos-montages adéquats à partir d'une montagne de photographies, de réclames illustrées, de coupures de vieux journaux et d'extraits d'anciens films. Si on lisait p.ex.: "Lorsque le garçon pénétra dans la pièce, la grand-mère était assise dans son fauteuil et le chat dormait dans un coin", je découpais dans le tas d'images à ma disposition un chat que je collais dans un coin, je transformais un perroquet en grand-mère endormie (d'habiles retouches peuvent tout faire!), je coupais la moitié des jambes d'un autre personnage ainsi transformé en adolescent que je plantais sur le seuil d'une réclame pour une fabrique de meubles. Après quoi ce collage était photographié et retouché à l'aide d'une encre spéciale. L'Italien déboulait toujours dans mon atelier comme un taureau furieux qui fait jaillir la poussière de l'arène autour de lui. Une fois, il arriva avec un petit tableau hollandais du 17e siècle dont le centre avait disparu. On reconnaissait aux bords que c'était de la belle peinture. Un Italien plein de zèle avait voulu restaurer cette toile avec un chiffon imprégné d'alcool et effacé ainsi d'un geste, et jusqu'au support, toute la partie centrale. On me chargeait de la reconstituer. Mon "patron" m'expliqua ce qu'elle représentait. J'esquissai quelques personnages qui n'avaient certainement rien de commun avec l'original, mais qui lui plurent à tel point qu'avec une "grandezza" toute méridionale et un geste de prince, il sortit aussitôt de la poche intérieure de son veston un billet de cinquante francs.
Mais il était de toute façon facile à satisfaire en ce qui concernait la qualité; en revanche, pour la quantité, il était insatiable. Le manque de temps et la routine m'entraînèrent progressivement à travailler de façon superficielle sans que mon mandant en prenne conscience. Néanmoins, il s'en aperçut le jour où, dans ma hâte, je confondis deux sujets et plaçai un canari dans le lit et une fille fort peu vêtue dans la cage! Il fut d'avis qu'il convenait de refaire la scène, tout en me conseillant de conserver cette version pour illustrer un éventuel autre texte on ne pouvait jamais savoir... 

De temps en temps, une fête était organisée dans mon atelier ou dans celui de Campigli*. Les nombreuses bouteilles de vodka étaient vite vidées. Je n'aimais pas l'alcool, et pourtant, c'est mois qui buvais le plus, car ma façon d'être ivre avait un réel succès!  

Bien qu'il n'ait guère apprécié sa façons de peindre, Vietinghoff était très lié avec Campigli (1895-1971), qui "décorait les somptueuses parois des salles d'apparat des transatlantiques italiens avec ses femmes ... ".

 mit seinen Corsettfrauen al fesco die Prunkräume der italienischen Transatlantikschiffe ausmalte ...")

M.C., inconnu à l'époque, célèbre dans le monde entier par la suite, avait un grand atelier partagé en deux par une paroi en partie vitrée. Le plus petit espace tenait lieu de cuisine, d'entrepôt et de cabinet de toilette. Des rayonnages avaient été aménagés sur cette paroi, où s'entassaient des ustensiles de cuisine côtoyant du matériel de peinture. Inutile de dire que cela provoquait des confusions. Car si M.C. dévorait de grand appétit du poisson panné au blanc de zinc, l'apprêt de la toile à base de farine le rendait fou furieux. Quant à son vaste atelier, il convenait parfaitement à des réunions bruyantes et copieusement arrosées. Le seul inconvénient majeur était la lumière, car il fallait alimenter le compteur à gaz en pièces de deux sous tous les quarts d'heure, faute de quoi l'obscurité régnait. Pour pallier cet inconvénient, M.C. avait inventé un système compliqué de pièces de monnaie fixées les unes aux autres qui étaient réutilisables à volonté. Et ainsi, l'éclairage de l'atelier était rétabli. Jusqu'au jour où le contrôleur découvrit le pot aux roses. Tout en admirant sincèrement l'ingéniosité du procédé, il infligea une amende salée à son auteur.
Lors d'une de ces soirées, nous avions généreusement sacrifié à Bacchus, ce qui ne convient pas forcément à tout un chacun. Un Suédois long comme un épicéa et un Espagnol efféminé se faisaient face au centre de l'atelier. Le premier était écarlate. Quant à l'Espagnol, rasé à la mode de l'époque, sa petite moustache tremblait de façon inquiétante. Ils étaient plongés dans une discussion si véhémente que je voyais le moment où ils en viendraient aux mains. Pour tenter de rétablir la paix, je m'interposai entre eux et flanquai une bonne claque à chacun. Le Suédois ne fit que quelques pas, mais l'Espagnol traversa toute la pièce à reculons, en chancelant et faisant de grands moulinets des deux bras. Tant et si bien qu'il tomba assis dans la marmite de risotto qui était juste cuit à point. Ce qui nous valut un concert de hurlements. Nous n'avons jamais su si cet incident lui a valu de conserver définitivement sa féminité!  Ce qui m'intriguait ce soir-là, c'était la porte de la paroi vitrée. Si je la fermais violemment, elle faisait du bruit comme si elle s'était brisée en mille morceaux – et pourtant, il n'en était rien. Pour aller au cœur du phénomène, je passai à nouveau la porte et la claquai plus fort encore. L'effet fut le même: un bruit de verre brisé, mais une porte intacte. A l'époque déjà, je n'aimais pas être confronté à une énigme sans réussir à la résoudre. Je répétai donc à plusieurs reprises l'expérience, sans pour autant aboutir à une explication. Le lendemain, M.C. très amusé m'apprit que j'avais brisé toute la vaisselle qui reposait sur les rayons de la paroi mitoyenne... 
"Je n'ai jamais eu la "gueule de bois" après de telles agapes. Il suffisait que je tienne ma tête sous le robinet d'eau froide pour éliminer toutes les conséquences désagréables de ces excès. Lors d'une fête de famille à Berlin, je passai en frac sous la douche, puis, trempé comme une soupe, je continuai à festoyer, pour le plus grand amusement de tous les convives... Mais de tels excès étaient exceptionnels. En général, je m'efforçais de ne pas me faire remarquer ni de provoquer de scandale. Je n'ai jamais porté de lavallière ni de pantalon de velours, et me contentais du chapeau feutre rigide courant, soit le chapeau melon, et, pour les grandes occasions, du frac et du chapeau claque. La mode de la tête nue n'apparut que plus tard."
Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse

Foto Metro

Je dois au Métro de Paris l'un des plus charmants souvenirs: dans la cohue habituelle, une jeune fille se cramponnait devant moi à la barre de laiton qui court le long des fenêtres. Sa petite main fine, gantée de blanc, me fascinait. Un tel charme émanait de toute sa personne, un attrait si irrésistible que je ne pus résister et que je posai délicatement ma main sur la sienne. Elle tressaillit à peine. Son regard m'effleura l'espace d'une fraction de seconde, puis elle abandonna sa main, comme une marque de confiance, et je la tins serrée, conscient de ce que la familiarité de mon geste était pour elle la source d'un secret plaisir.
De nombreuses stations défilèrent ainsi, sans qu'un mot soit échangé, puis nous fûmes séparés par le sort, soit que la foule déferlât, soit que l'un de nous dût descendre – je ne sais plus. Mais je n'ai jamais oublié le doux parfum de cette chaste expérience.

Pour regagner mon logis le soir, je devais traverser un quartier mal famé où j'étais souvent témoin de bagarres révoltantes qui me démoralisaient, car je n'arrivais pas à me faire une opinion: mon devoir consistait-il à voler au secours du plus faible, ou était-il préférable de ne pas intervenir dans cette rixe? Ma conscience était le lieu d'un combat cornélien entre mon ardeur juvénile et la peur de prendre de mauvais coups. Deux incidents mirent plus tard fin à ce dilemme:
Alors qu'à une heure tardive, j'avais péniblement réussi à empêcher un grand gaillard de flanquer des coups de pied dans la figure de sa victime maintenue au sol, je m'attendais à ce que celle-ci profite de mon intervention pour battre au plus vite en retraite. Bien au contraire: tout ensanglanté, il se releva et couvrit l'autre d'injures pour avoir souillé son chapeau. Je lui criais en vain de filer tant que je pouvais encore contenir son adversaire. Mais il préférait risquer une nouvelle défaite pour se venger de l'offense faite à son couvre-chef, et j'abandonnai les deux voyous à leur sort. Une autre fois, alerté par les déchirants appels au secours d'une femme, je me précipitai dans leur direction. Un ivrogne était en train de lui flanquer une raclée. Alors que je voulais intervenir, ce fut un chahut de tous les diables: l'homme et la femme m'accablèrent d'injures, et de "de quoi qu'tu t'mêles" et que je déguerpisse au plus vite. Depuis, je m'abstiens de toute intervention dans les disputes et je passe mon chemin sur le trottoir d’en face, la conscience sereine ...

Je trouvai un jour à la maison une feuille d'impôts que j'aurais vraisemblablement dû remplir, ce que je ne sus faire, car je ne compris pas un mot de cette langue administrative. Je m'en ouvris à une de mes connaissances qui avait été des années durant ministre des Finances. "Que dois-je faire? – Ecrivez: Je suis un étudiant étranger et n'ai pas à payer d'impôts." Le conseil me parut bon, et je le suivis à la lettre. Malheureusement, ce qui peut être juste aux yeux d'un ministre ne l'est pas forcément à ceux d'un fonctionnaire: cela me coûta des milliers de francs, et fit naître en moi une méfiance à l'égard des spécialistes qui m'est restée jusqu'aujourd'hui.

Le soir, je dinais généralement chez la mère Rosalie, une Italienne dont les mamelles spectaculaires étaient difficilement contenues dans une camisole dont on prétendait qu'elle avait une fois blanche. Dans son local minuscule, meublé de 2 tables et de 5 chaises, elle avait nourri des générations d'artistes. Le menu était le même du premier janvier au trente et un décembre: "bifstèque", avec pain et vin à discrétion. Utrillo, toujours ivre, car il transgressait la "discrétion", peignit un sujet à même le mur. Par la suite, un Américain le fit scier et transporter aux Etats-Unis. La mère Rosalie était très partiale: elle ne nourrissait que ceux qui lui plaisaient. J'avais la chance de faire partie des ses favoris et je pouvais être sûr qu'elle gratterait de ses mains sales une bonne portion de la motte de beurre et qu'elle l'aplatirait sur mon "biftèque". C'était délicieux et bon marché! Après ce repas, je changeais de cadre en faveur du Café du Dôme, en face, le centre de ralliement de la faune des artistes de Montparnasse.

* la camisole = das Mieder. Vietinghoff war beim Schreiben sprachlich und bildlich so in seine Pariser Erinnerung eingetaucht, dass ihm das deutsche Wort nicht einfiel und er ohne es zu bemerken das französische verdeutschte und es sogar mit dem deutschen Artikel versah, und dann das Wort Menu auf französisch und klein schrieb. Ebenso kam er gleich zweimal mit der Rechtschreibung des Beefsteak  durcheinander: die richtige Schreibweise ist "bifteck".

Durant dix ans, je passai presque toutes mes soirées au café du Dôme. On y rencontrait Calder..., Man Ray... avec son amie Kiki, Pascin..., Kisling..., Campigli..., Derain et Fujita..., Giacometti et son frère..., Picasso..., van Dongen..., ... Masereel et tant d'autres. En 1933, ces rencontres plaisantes prirent fin et ce fut l'arrivée au Dôme des émigrés, qui avaient fui l'Allemagne devenue dangereuse. Ils étaient très actifs et s’emparèrent de plusieurs tables avec un grand talent d'organisation. A l'une d'elle on prodiguait des renseignements généraux, à une autre on dénichait chez des particuliers des logements, des appartements et des ateliers que l'on répartissait parmi les intéressés, à une troisième on discutait des moyens de trouver du travail et on procurait des emplois, à une autre encore on créait un fond d'entr'aide pour les plus démunis, etc.

Sie entwickelten eine rege Tätigkeit mit dem Resultat, dass die Aufträge an die eifrigen, rascher handelnden, billiger arbeitenden und von wenig Skrupeln belasteten Immigranten übergingen, die (auch) eine geschicktere Werbung betrieben. Da viele im Montparnasse sich mit Nebenverdiensten durchgeschlagen hatten, verloren viele meiner Maler-Bekannten ihre Verdienstmöglichkeiten und blieben arbeitslos. 

Comme à l'instar de nombreux collègues de Montparnasse je gagnais ma subsistance par de petits travaux tels que des illustrations, des photographies, des commandes de dessins graphiques etc., et que ces possibilités de gains furent rapidement découvertes et accaparées par les émigrés, nombre de mes connaissances se retrouvèrent au chômage.

Da auch ich den Lebensunterhalt mit Nebenverdiensten wie Illustrationen, Photoarbeiten und allen möglichen graphischen Aufträgen usw. bestritt, und diese Verdienstmöglichkeiten (nun) durch die Emigranten ausfindig gemacht und übernommen wurden, verlor auch ich meine Verdienststellen 

Moi de même. Aussi, après avoir remis mon atelier à un locataire, j'émigrai avec ma femme et notre enfant, tout d'abord à Majorque, qui était à l'époque incroyablement bon marché, puis à Buenos Aires, dans la famille de ma femme, où mon beau-frère m'engagea dans sa fabrique de mécanique.

Leider bin ich aber für das praktische Leben unbrauchbar. Man tat was man konnte, um mir weiterzuhelfen, doch fielen alle Bemühungen bei mir auf sterilen Boden ... Als ich erfuhr, dass in den Uferwäldern im Uruguay ein verrückter Engländer sich ein Blockhaus aus ganzen Stämmen hatte bauen lassen, das leer stand, brauchte ich mich nicht lange zu besinnen, um die Fahrt ans andere Ufer des La Plata anzutreten. Der La Plata ist dort so breit, dass man in seiner Mitte lange kein Ufer sieht. Das Schiff fährt durch eine ständig ausgebaggerte Rinne und stösst trotzdem ab und zu auf den Grund auf.

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Souvenirs de Saint-Tropez

Août étant le mois le plus chaud, les Parisiens désertent alors leur ville pour respirer l'air de la montagne ou de la mer. Un ami m'invita donc à plusieurs reprises dans la maison qu'il possédait à St-Tropez, où il passait une grande partie de l'année avec sa femme et sa fille. Il était le fils d'un riche avocat yougoslave, nommé Celebonowich, nom évidemment trop compliqué pour les Français, qui l'avaient rebaptisé "c'est bon l'sandwich." (Plus tard), durant la Seconde guerre mondiale, il se signala comme combattant dans la Résistance contre l'occupation allemande. Mais durant les mois d'été que je passai là-bas, la paix y régnait et St-Tropez n'était pas encore envahi par les vacanciers. Nous nagions beaucoup et nous nous mesurions par le temps que nous arrivions à passer sous l'eau et les distances que nous réussissions à franchir au pas de course sans interruption. Ces séjours à St-Tropez ont pour beaucoup contribué à mon entraînement sportif.

Il arriva qu'un soir un incendie se déclara près du port. Pas moyen de le combattre, car les sapeurs-pompiers, assez maladroits, avaient laissé tomber leur pompe hydraulique au fond du bassin... Face à la maison dévorée par les flammes, et surtout à cause d'une jeune fille que j'admirais depuis longtemps, je n'hésitai pas à plonger, et ramenai la pompe à la surface. Cet exploit ne manqua pas son but : le lendemain, je fis la connaissance de la belle adolescente, dont je tombai aussitôt amoureux, et toujours davantage à chaque rencontre. C'était la plus belle créature que j'aie connue: tout juste sortie de l'enfance, elle s'avançait en dansant vers la fleur de l'âge. Cadette d'une nombreuse fratrie, elle faisait partie d'une famille tchèque, et m'apprit un mot, mais un seul:"krijowatka", qui signifie carrefour. Mais il suffisait amplement pour nos rendez-vous quotidiens dans la pinède voisine où nous avions le bonheur de nous retrouver. Si ardents que fussent mes baisers et mes témoignages d'amour, je ne franchis jamais la limite que m'imposait le respect de sa virginité. Nous nous aimions en silence, car elle ne comprenait pas un mot de français, mais les heures que je passai avec elle restent dans ma mémoire comme un conte de fée qu'illuminerait un rayon de lumière magique.

Une connaissance m'arracha à cet état euphorique: il m'avait fourni des vêtements secs, mais m'enjoignit de le débarrasser des miens, trempés, qui, disait-il, empestaient sa chambre. En effet, j'avais plongé juste à l'endroit où la canalisation urbaine se déversait dans le port!

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Amérique du Sud et retour(17 juillet 1937)
Des éclairs sans coups de tonnerre animent la nuit oppressante. De temps en temps, ils me donnent par l'œil-de-bœuf de la cabine une vue circulaire de l'horizon blafard et pluvieux. Le bruit trépidant de des machines et les murmures monotones des Russes qui jouent aux cartes ne sauraient ... captiver mon oreille. Aujourd'hui, l'un d'eux m'a demandé mon âge. "34 ans" ai-je répondu, et cela a occupé mes pensées durant toute la nuit. J'ai le temps et le loisir de méditer sur ma vie. Comme mes pensées sont dirigées vers l'avenir sans grands espoirs et que les déceptions du passé ne sont pas si éloignées dans le temps qu'elles ne puissent aborder cet avenir sans amertume, je ne peux que constater tranquillement, et avec une certaine morosité, la pente descendante où la vie m'a entraîné dans tous les domaines.

Il y a dix ans, les magnifiques tableaux dont mon imagination rêvait me laissaient espérer que ma vie serait riche. L'ardent désir d'amour et de capacité de m'éprendre, qui me brûlait intérieurement ... renforçait mon désir ... de pouvoir m'unir psychiquement et charnellement avec une femme. J'admirais les grandes œuvres d'art qui ne m'enthousiasmaient pas moins qu'aujourd'hui et je croyais avec le feu de la jeunesse être suffisamment doué pour pouvoir moi aussi créer de grandes œuvres. J'étais plein d'énergie et je voyais mes connaissances en technique picturale s'accroître de mois en mois. Aucun (véritable) souci d'ordre financier ne dérangeaient mes rêves d'avenir aussi bien sur le plan humain qu'artistique. Mais aujourd'hui, sur un bateau de troisième classe rempli d'émigrants, je fuis après dix ans la vie commune avec une femme en qui j'avais cru trouver la personnification de la Beauté et de la Noblesse, et avec laquelle j'avais pensé pouvoir réaliser mes rêves de jeunesse. D'année en année, je devais reconnaître progressivement que ce n'était pas possible. La différence de nos caractères ... peut-être aussi l'impossibilité pour deux êtres de se donner ce qu'ils attendaient avec une telle ferveur, rendit mon mariage de plus en plus amer, et la présence de l'enfant bloquait toute issue que chacun, séparément, aurait pu chercher s'il avait été seul.

En perdant l'espoir, je perdis aussi la force de surmonter les obstacles qui s'accumulaient sur la voie de mon art ... Ils s'imposent maintenant avec une telle intensité, et ma volonté s'est tellement amenuisée que je ne puis plus imaginer être un jour à même de créer une grande œuvre. En outre, les soucis d'argent envahissent mon esprit ... de façon de plus en plus pressante.

Le bonheur d'avoir un enfant que j'aime est troublé par le fait que, lorsque je pense à ma vie à venir et à celle de la plupart des gens que je rencontre, j'imagine toutes les déceptions qui attendent ce pauvre petit être si heureux de vivre.

Schicksal ! Eine einzige Freude,
Die bittere des Entsagens
Lässt du ganz uns kosten.

Destin! Pour une seule joie
Tu nous imposes
Toute l'amertume
du renoncement.

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Mes ateliers

Lorsque j'habitais encore chez mes parents (1917-1920; Zurich, Böcklinstr.18), je disposais d'une mansarde au dernier étage de la villa, où je faisais du modelage et où je peignais. Ensuite, j'eus un petit atelier tout en haut d'une maison à la Hadlaubstrasse (à Zurich). A Anacapri, un local inondé de soleil où je ne pouvais rien faire. A Paris, un immense atelier éclairé par le haut, dont je pouvais atténuer la lumière par des tissus sombres, au moyen d'une manivelle. Ce fut le seul atelier véritablement adéquat dans lequel j'aie pu vraiment travailler, car il m'offrait également la distance nécessaire avec le modèle. A Buenos Aires, je disposais d'un espace qui n'était pas orienté vers le nord, de sorte qu'il n'était utilisable qu'à de certains moments et par ciel couvert. Dans la vieille ville de Zurich, je disposais de la cuisine mal éclairée d'un petit appartement ... (et) plus tard d'un petit boyau mansardé. Peu avant que n'éclate la guerre, je travaillais dans une cave, que je partageais avec un petit orchestre de jazz qui me cassait les oreilles durant une partie de la journée. C'était l'époque de l'Exposition nationale (de 1939, à Zurich), et un grand drapeau suisse, où la couleur rouge est prédominante comme on sait, était suspendu en travers de la rue. Lorsque le vent soufflait, l'espace intérieur était soit clair, soit assombri d'une teint rouge. Il va de soi que je ne pouvais pas y travailler d'après nature. J'ébauchais des petites compositions figuratives. Et, chose curieuse, elles ont constitué le plus grand succès de ma carrière, car je ne sais plus à quel hasard je le dus Gurlitt, alors le marchand berlinois le plus important d'Allemagne, se montra enthousiaste en les découvrant et proposa d'organiser une grande exposition. Elle n'eut toutefois pas lieu, car c'est alors que la seconde guerre mondiale éclata.

(A l'Ostbuehlstrasse 17, dans le quartier de Zurich-Wollishofen, il occupait l'un des six ateliers contigus du rez-de-chaussée, tous dotés d'une grande baie vitrée donnant sur des jardins et orientés vers le nord-est. C'est là qu'il a peint durant la période la plus étendue, soit de 1944 à 1989. Mais ici aussi, l'éclairage n'était pas idéal, de sorte qu'il devait pallier cet inconvénient par de lourds rideaux épais. La lumière s'avérait souvent trop diffuse, ou bien elle réfléchissait trop vivement les murs de l'immeuble d'en face. En outre, au fil des ans, les buissons qui croissaient absorbèrent trop de lumière en été. Mais cet atelier se trouvait à quelque cinq minutes de son appartement et, d'autre part, il s'était si bien accoutumé à ces inconvénients qu'il finit par créer les trois-quarts de l'ensemble de son œuvre dans cet atelier, à l'exception évidemment des paysages peints à l'extérieur.)

Enfance Ecole Maroc Paris Saint-Tropez Traversée Ateliers Suisse
Suisse

A l'époque (durant la 2e guerre mondiale), je peignis de nombreux paysages et recherchais des lieux où je puisse travailler tranquillement, sans être dérangé par des curieux. La forêt surplombant Dietikon (près de Zurich) était un point de vue idéal, qui donnait sur toute la ville et la vallée de la Limmat. Mais je ne me doutais pas que j'avais planté mon chevalet à proximité d'un abri militaire, et je poursuivais sereinement mon travail lorsque deux soldats m'enjoignirent de les suivre. Ils s'emparèrent de ma toile presque achevée et m'emmenèrent vers le poste. Comme je faisais alors du service dans l'armée suisse et que je n'avais jamais été accusé d'un délit contre la sûreté de l'Etat, on me libéra, toutefois sans me rendre mon tableau. Après l'avoir examiné sous tous les angles pour s'assurer que je ne pouvais en rien être taxé de crime de haute trahison, on me le restitua.

Enfance Ecole Paris Saint-Tropez Ateliers Suisse
Flashes sur l'homme - Table de matières Biographie d'Egon