Flashes sur l'homme - Table de matières Biographie d'Egon de Vietinghoff

 

 
Anecdotes
 
Le 6e sens Le riz, encore le riz, toujours le riz ...
Souvenirs alpestres Le Colisée (Rome)
Eclipse du soleil Un cadeau de Noël
Le grille-pain Retrouvailles avec Marcella
La grève de la faim Une photographie imaginaire
Les trois dernières semaines Télécharger "Anecdotes" (10 pages)
 
Le 6e sens (1907-1910, 1921, 1924-1928)
Lorsque Egon de Vietinghoff parlait du 6e sens, il se référait à ses propres expériences. D'une part, il pensait à celles que, peintre méditatif, il faisait lors de son activité artistique, et il entendait par là l'intuition qui le menait à un regard transcendantal des choses, guidé par ce qu'il vivait. D'autre part, certaines de ces expériences, exceptionnelles, le convainquirent très jeune encore de l'existence d'un organe supplémentaire des sens fonctionnant de manière irrationnelle. Aussi, interpréta-t-il cela comme la capacité de percevoir des phénomènes parapsychologiques.

Avant que les enfants s'endorment, leurs parents se rendaient auprès d'eux pour leur souhaiter une bonne nuit. On disait une prière, à la fin de laquelle on énumérait tous ceux sur qui on appelait la miséricorde de Dieu. Un soir, le petit Egon ajouta le nom d'un vieux parent qu'il n'avait vu qu'à de rares reprises et dont on ne parlait pour ainsi dire jamais. Surprise, sa mère lui demanda pourquoi, tout-à-coup, il le mentionnait dans sa prière. Sans répondre, il réitéra son souhait d'appeler la protection divine sur cet homme. Or, on apprit quelque temps plus tard, qu'il était mort cette nuit-là.

En 1920, il entreprit avec A., un ami suisse, un inoubliable voyage à pied en Espagne, qui dura plusieurs semaines. A. était un personnage bizarre, peu loquace, qui avait décidé un beau jour de ne pas participer à la traversée vers le Maroc prévue par Egon, et de renoncer à joindre avec lui le Congo, l'Inde et Java. Ces deux êtres étaient si différents qu'Egon ne fut pas vraiment malheureux de cette décision. Après avoir franchi la Sierra Nevada en mai 1921, ils arrivèrent au port de Malaga, et là, sans préavis, A. disparut subitement. Fatigué de l'avoir vainement cherché partout, Egon entra dans le premier café venu, où plusieurs des nombreuses tables étaient libres. Il s'assit au hasard à l'une d'elles. Et quelle ne fut pas sa stupéfaction d'y découvrir un billet ainsi libellé : "Cher Egon, j'ai pris un bateau pour Gibraltar, d'où je me rendrai en Egypte. Bon voyage! A." Egon ne put jamais résoudre cette énigme : comment ce message pouvait-il se trouver précisément à cette table dans ce café ? Comme ils avaient la même poste restante, ils échangèrent encore quelques télégrammes, mais Egon ne le revit jamais...

Quelques années plus tard, alors qu'il se trouvait un été à St-Tropez, il aperçut un oncle peu connu, avec sa femme et leur chien, qui tournaient au coin d'une rue. Egon s'étonna de les voir là, alors qu'ils lui avaient dit peu de temps auparavant qu'ils voulaient rester à Paris. Ils formaient un couple cocasse, lui efflanqué et de grande taille, elle petite et boulotte, sans parler du chien, unique en son genre. Egon se dirigea vers eux tout content, mais ils se séparèrent, et lorsqu'il fut plus près d'eux, il se rendit compte qu'il s'était trompé. L'homme était grand et sec, la femme petite et rondelette, et seul le hasard les avait rapprochés. Même le chien partit d'un autre côté. "Bon, se dit-il, c'était une erreur". Il pensait encore à cette amusante méprise lorsqu'au prochain coin de rue, il n'en crut pas ses yeux: un autre couple, du même style, venait à sa rencontre! Mais leur chien se précipita vers lui, tout heureux, et c'étaient en effet son oncle et sa tante qui lui expliquèrent pourquoi ils étaient quand même venus à St-Tropez. Pour Egon, il s'agissait d'une nouvelle et convaincante expérience relative à l'intuition et à un 6e sens. Car comment expliquer rationnellement tout cela? 

Le riz, encore le riz, toujours le riz ... Jusqu'à quand ? (1938/40)
Egon de Vietinghoff revint d'Amérique du Sud en Europe, seul et après de nombreuses difficultés de toutes sortes. Il ne possédait pratiquement rien, à l'exception de quelques tableaux remontant à l'époque parisienne et entreposés chez son père, et de toiles et eaux-fortes exécutées durant ses années en Argentine et en Uruguay. Il devait donc repartir à zéro. Il encadra une toile dans le seul cadre qu'il possédait et avec le produit de la vente, il acheta deux cadres. Il loua alors un petit atelier à Zurich, mais s'installa dans la maison de son père à Zollikon. Pour économiser le prix d'un transport en train, il faisait presque tous les jours à pied le long trajet jusqu'à son atelier, ce qui lui coûta tout de même le prix d'une nouvelle paire de chaussures. Par la suite, sa femme et leur fille revinrent d'Argentine, mais après deux ans, le divorce fut proclamé et il s'installa de nouveau seul dans la vieille ville de Zurich.

Il ne possédait que le strict nécessaire. Ses habits avaient leur place dans une malle posée par terre, sur laquelle reposait une plaque électrique qui lui servait à cuire de considérables quantités de riz dans une grande casserole. Il se nourrissait ainsi de grosses portions, réchauffait le reste le lendemain et ainsi de suite jusqu'à épuisement des réserves. Ce qui devait arriver ne manqua pas d’arriver: un beau jour, il quitta l'atelier en oubliant d'éteindre la plaque électrique, qui eut tout le temps de traverser le couvercle de la malle et de détruire sans pitié toutes les chemises et le frac: un beau trou rond avait tout rendu inutilisable. La perte était considérable pour lui dans sa situation. Écœuré, il en tira la conséquence et se rabattit sur les pommes de terre et les nouilles.

Souvenirs alpestres (1958)
Quatre ans après son mariage avec Liane, Vietinghoff se laissa enfin convaincre de l'accompagner dans ses chères montagnes. Ce n'était pas le monde d'Egon: il aimait les vastes espaces au lointain horizon, tels les paysages marins. Mais il consentit à faire plaisir à sa femme, et son fils de dix ans se réjouit lui aussi de ces vacances en famille. Leur point de départ de plusieurs excursions était Saalbach, un hameau du Land de Salzbourg, en Autriche, patrie de Liane. C'est là qu'elle avait, enfant, passé d'inoubliables vacances d'été à la ferme, ancien pavillon de chasse de l'archevêque de Salzbourg et qui, bien des générations auparavant, avait connu des temps meilleurs. Longtemps après, Saalbach était devenu une station de sports d'hiver à la mode. Mais lorsque les Vietinghoff s'y rendirent, leur logis était particulièrement modeste, car les anciens appartements épiscopaux étaient déjà occupés par d'autres hôtes. Plutôt que prendre leurs repas à la salle à manger, Liane préféra la cuisine avec la famille de paysans qu'elle connaissait bien. A dire vrai, c'était assez rustique: il s'agissait de repas solides servis dans la casserole, où tout le monde plongeait sa cuillère... Ce que Liane souhaitait, c'était de partager avec Egon son amour de la montagne et son enthousiasme pour les beautés de la nature. "Hinterglemm", le nom de la partie de la vallée derrière Saalbach, ne disait rien qui vaille à Egon il imaginait déjà le paysage encaissé, les pentes abruptes et les efforts qu'elles allaient exiger pour les gravir comme pour les descendre. Objections que Liane balayait d'un mot: préjugés.

Le 11 août 1958, après plusieurs heures d'une pénible ascension, ils atteignirent le but de l'excursion, le "Zwölferkogel", à 2099 mètres d'altitude. Au début, tout alla encore assez bien, on cueillit des mûres, des framboises, on évita des auges bourbeuses. Puis le paysage se fit de plus en plus aride, la chaleur plus intense et le chemin plus inconfortable. Egon avait toutefois cru sauver la vie des siens en chassant héroïquement, à l'aide d'un bâton, un cheval qui s'avançait vers eux d'un air apparemment menaçant. Une autre fois, incident plus inquiétant encore, ce fut d'un taureau qu'il les sauva et ce danger donna lieu des années durant à d'interminables discussions: en effet, l'arrière-train de l'animal était caché dans la pénombre d'une étable et Liane prétendit qu'il ne s'agissait que d'une fort inoffensive vache... Il faut toutefois rendre justice à Egon: on parlait au village de valets de ferme embrochés, ce qui ne l'avait pas laissé insensible! Durant leur excursion, il se percha sur les socles en béton de l'unique ski lift d'alors, mimant la marche et clamant: "Que c'est agréable de poser ses pieds à l'horizontale! Et ne me dîtes pas que ce n'est pas la position la plus naturelle pour l'homme!"

Ils arrivèrent néanmoins au sommet sans encombre et burent à même la gourde de l'armée suisse où Egon avait fait son service militaire pendant la guerre. Tous étaient essoufflés, mais heureux d'avoir atteint le but. Respirant à pleins poumons l'air de l'altitude, Liane jouissait avec enthousiasme de la vue sur les sommets environnants et sur la vallée. Egon semblait lui aussi sous le charme du paysage que son regard se plaisait à embrasser. "Enfin," pensait Liane,"il est quand même subjugué!". Et après un long silence, pleine d'espoir, elle lui demanda: "Alors, chéri, qu'en penses-tu?". La réponse ne se fit pas attendre: "Je me demandais justement quelle serait la surface de l'Autriche si on donnait un grand coup de fer à repasser sur tout le pays."

Le Colisée (Rome, 1961)
Au fil des ans, Egon et Liane trouvèrent un modus vivendi pour leurs vacances: ils étaient si différents qu'il leur était difficile d'accorder leurs besoins et leurs désirs respectifs. Le gentleman's agreement valait pour la durée des voyages en commun, soit tout d'abord, le but: lointain, en Vespa à leurs débuts, en voiture par la suite; pique-nique à midi dans un lieu isolé, promenade dans la nature ou petit somme à l'ombre de vénérables ruines, visite de sites remarquables et de musées, séjour limité dans les grandes villes, soirées dans un café de l'avenue principale ou sur une place animée à regarder passer les promeneurs, et au moins une semaine intermédiaire de baignades, sur une côte sauvage ou sur une île. C'est ainsi q'ils rayonnèrent essentiellement dans le sud de l'Europe et à travers la Turquie.

Egon, bon prince, voulait bien se laisser conduire par Liane là où elle souhaitait se rendre, mais il lui arrivait de prendre sa revanche. Ainsi le 29 juillet 1961, à Rome, où il voulut lui montrer des sites importants de sa jeunesse. Ce n'était pas la première fois qu'ils se rendaient en Italie, mais à Rome, Egon était particulièrement dans son élément, sur le plan du climat aussi bien que de la langue, de la culture et des plaisirs de la table. Quant à Liane, le vacarme de la circulation et l'intensité des gaz d'échappement l'avaient amenée au bord de la crise de nerfs. Or Egon n'était qu'un enfant lorsque avec ses parents, son petit frère et leur gouvernante il avait fait son premier voyage dans la capitale italienne. Précisons que les parents étaient alors encore fortunés et que les impedimenta comprenaient deux malles monumentales. On s'installa luxueusement pour plusieurs semaines dans une suite de l'Hôtel Regina, célèbre cinq-étoiles de la via Vittorio Veneto. Par la suite, Egon retourna à plusieurs reprises avec Marcella dans la ville natale de celle-ci, et notamment pour leur mariage. Il n'est plus possible de préciser combien de fois il se rendit dans cette prestigieuse capitale. Ce qui est certain, c'est qu'il y séjourna en 1911, 1928 et 1929, soit 30 et même 50 ans avant d'y emmener Liane. Il y retourna en tout cas encore deux fois, dans les années soixante et soixante-dix.

Il traîna Liane sur la colline du Quirinal et au Forum romanum des heures durant, par une chaleur torride et dans le brouhaha infernal de la circulation et des klaxons ininterrompus. Elle était à bout de forces et de patience, aussi, pour la calmer, lui proposa-t-il en fin de journée de visiter le Colisée, à la périphérie de la ville, et cela avec une intonation et un geste lénifiants: "Il ne passe ici qu'un fiacre tous les quarts d'heure". Pour ceux qui ne sont jamais allés à Rome, il faut préciser qu'à cette époque déjà, les frontières de la ville s'étaient considérablement déplacées vers l'extérieur et que le Colisée tenait déjà alors parfaitement son rôle de point giratoire: tel l'œil du cyclone, il supportait sereinement le déferlement des véhicules, cela sur six pistes qui les distribuaient dans six directions...

Egon constata en 1964 également, en Espagne cette fois, que la roue du temps tournait plus rapidement qu'il ne l'imaginait. En effet, à Elche, il avait de même proposé à Liane, pour se reposer, de se rendre dans les fameuses palmeraies qui lui avaient donné son surnom de "Jérusalem espagnole". Après avoir longtemps tourné en rond avant d'y arriver, ils découvrirent un groupe d'une demi-douzaine de palmiers au centre d'un giratoire où aboutissaient un certain nombre de voies de sortie de la ville... 

On comprend qu'après ces expériences, sa femme se montrait des plus sceptiques face à ce genre de propositions, généralement commentées ainsi: "Mais tu sais, il y a peu encore...". Si l'on creusait légèrement, on découvrait que Vietinghoff, qui envisageait les choses sous l'angle historique, n'était pas à 30 ou 50 années près, voire davantage!

Eclipse du soleil (1966 ?)
Il est difficile de situer exactement l'événement dans le temps, mais le 20 mai 1966 semble être la date la plus plausible. La veille au soir, durant le repas, il fut question de l'éclipse du soleil annoncée. Elle ne devait apparaître que partiellement, mais ce n'en était pas moins un événement. Peu auparavant, le jardinier avait élagué les buissons devant la fenêtre de l'atelier, situé au rez-de-chaussée. C'était un travail de routine les feuillages ne laissant presque plus passer la lumière du jour. Le jour de l'éclipse fut de toute façon peu lumineux. Vietinghoff qui, habité par son activité créatrice, n'y avait plus pensé, rentra plus tôt que d'ordinaire à la maison, et de fort méchante humeur: "Je ne comprends pas pourquoi il faisait aujourd'hui si sombre dans l'atelier. J'ai à peine pu travailler. Dis au jardinier qu'il faut tailler encore une fois et davantage les buissons, je ne peux rien faire de bien dans cette pénombre". A sa grande surprise, il fut accueilli par un bruyant éclat de rire, qu'il partagea aussitôt, la lumière s'étant faite dans sa tête!

Un cadeau de Noël (1956)
Liane, la quatrième femme de Vietinghoff, n'est pas seulement une sportive passionnée: elle a suivi des cours de langues, appris à jouer du piano, à tisser, à relier des livres. Ne se contentant pas de faire des exercices, elle décida de passer à l'application de ce qu'elle avait appris. Comme Egon avait collé sur des feuilles cartonnées les photographies de ses toiles terminées et numérotées, Liane en fit des albums. Durant les années suivantes, elle se consacra à la reliure d'un certain nombre de livres remontant à la jeunesse d'Egon, et qui étaient ses préférés: Kant, Schopenhauer, Björnson, Goethe, Grimmelshausen, Gogol, Tolstoï, Tagore, ainsi les œuvres de la mère du peintre. Elle se rendait une fois par semaine à un cours de reliure, dont elle ramenait à la maison des connaissances et du matériel. La table du séjour fut partagée: Egon en occupait la moitié avec sa collection de timbres-poste, Liane travaillait sur l'autre. Pour les repas, elle débarrassait son côté, où Egon allait s'installer. Tandis qu'ils mangeaient, les timbres-poste plongés dans un plat creux et ceux qui étaient déjà triés attendaient d'être collés dans un album, car la soirée serait encore longue Vietinghoff se couchait alors souvent vers 2 heures du matin.

Les jours raccourcissant, la lumière naturelle nécessaire à la peinture allait en diminuant, aussi Vietinghoff rentrait-il plus tôt de l'atelier et disposait de plus de temps pour sa collection de timbres-poste et ses manuscrits. Liane avait eu l'idée de terminer la reliure de certains albums de photographies pour les offrir à son mari à Noël. Bien des soirées passèrent pour elle à couper, gratter, coudre, coller et presser, ce qui n'allait pas sans bruits divers et variés, parfois légers s'ils étaient dus à du cuir ou à du papier, ou plus sonores s'il s'agissait de manifestations d'impatience pour un papier qui ne tenait pas en place ou une virole récalcitrante. L'horizon de Vietinghoff était limité par le cône lumineux de sa lampe, qui lui permettait d'identifier, dans un catalogue, des timbres de tous les pays, armé d'une loupe, d'une pincette, de petits papiers collants et de beaucoup de salive, pour ensuite les coller soigneusement dans des albums dont le nombre n'arrêtait pas de croître. Il taillait soigneusement son crayon pour noter les cours actuels. Quant aux multiples exemplaires semblables, ils étaient liés en tout petits paquets.

Le soir de Noël, Liane lui offrit ses cadeaux, ouvrages personnalisés et fruits d'un travail intensif. "Mais ce sont les photos de mes tableaux!" s'exclama l'artiste et collectionneur de timbres-poste. "Oui, j'ai relié les différents feuillets, afin qu'ils ne s'échappent pas tout le temps et traînent partout. Et puis cela a meilleure allure. Es-tu content ? C'est mon cadeau de Noël!" "Ah, je t'en remercie beaucoup, c'est une excellente idée, et bravo! C'est vraiment réussi. Mais dis-moi: quand as-tu eu le temps de faire ça?"

Cette anecdote illustre à merveille la capacité incroyable de concentration de Vietinghoff. A tel point que, chargé d'accomplir une tâche quotidienne quelconque, il l'exécutait tout en restant absorbé par ce qui le préoccupait. Ainsi, un soir, il déposa le pot à lait sur le bord du trottoir et se montra tout surpris de ce que la poubelle n'entrât pas dans le casier où le laitier devait à l'aube trouver le pot qu'il remplirait de lait tout frais pour le petit déjeuner il était tout simplement plongé dans des pensées qui n'avaient rien à voir avec ces banales activités ménagères.

Le grille-pain (sans date)
Le pain grillé était toujours un sujet d'excitation, que ce soit sous forme d'énervement ou d'amusement. Il était rare qu'un toast destiné à être recouvert de miel ou, mieux encore, de gelée de coing, ne soit pas plus ou moins carbonisé. Quand Vietinghoff rentrait de son atelier, il avait très souvent envie d'un toast. Vite une tranche de pain dans le grille-pain, vite fumer une cigarette dans son fauteuil préféré ... et l'âcre odeur de brûlé envahissait tout l'appartement. Plongé dans ses pensées, il lui arrivait de mettre en doute les qualités culinaires des voisins ou la réalité lui apparaissait brusquement et il se précipitait à la cuisine. Il ouvrait la fenêtre en grand, grattait consciencieusement le corpus delicti pour le débarrasser de sa croûte noirâtre ou, si tous ses efforts étaient vains, remettait une tranche de pain à griller.

Il aurait bien évidemment pu s'offrir un appareil moderne éjectant automatiquement la tranche grillée à point. Mais il tenait à cette vénérable pièce de musée qui aurait enrichi toute exposition nostalgique des années 30 du 20e siècle et qui d'ailleurs fonctionnait encore parfaitement à condition d'être surveillée. D'autre part, sa femme considérait la cuisine comme trop exiguë pour un "meuble" qui prendrait plus de place. En outre, tous deux condamnaient fermement la tendance à la surconsommation : on n'achetait pas un nouvel objet quand l'ancien était encore utilisable. D'ailleurs, ce n'était pas le grille-pain qui posait un problème il "suffisait" de faire "un peu" attention! Mais ce petit exercice quotidien n'était pas exempt d'embûches et Vietinghoff, d'ordinaire attentif et concentré, ne réussit jamais, durant des décennies, à maîtriser d'emblée la situation!

La proportion de ce qui était immangeable dépendait aussi du lieu où il se tenait : au salon (à proximité) ou sur le balcon (déjà trop éloigné) à moins qu'il n’ait brusquement décidé de se rendre en ville... Voire, même si l’appareil était à portée de main, s’il était plongé dans ses pensées ou dans sa collection de timbres-poste. Il arrivait que, se méfiant soudain de la malignité de l'objet et, instruit par l'expérience, il restât à côté pour surveiller l'opération. Mais cet engin infernal mettait un certain temps à atteindre la température optimum et la situation ne devenait critique que lorsque le pain arrivait au degré adéquat de sécheresse. Aussi toutes les ruses, tous les exercices d'auto-défense ne réussissaient-ils que rarement, car Vietinghoff s'impatientant d'attendre le moment-clef jetait un coup d'œil au journal... auquel un épais nuage noir l'arrachait brutalement! Ce grille-pain était véritablement diabolique!

Bref, la fidélité que la veuve d'Egon continua de lui vouer pieusement, et la force de l'habitude (même celle des toasts calcinés) conservaient pour les non-initiés l'auréole de l'inexplicable et de l'irrationnel. D'ailleurs, au sein de la famille, on finit par ne plus l'appeler autrement que le "carboniseur".

Retrouvailles avec Marcella (1972)
Bien que son premier mariage eût été un drame en plusieurs actes, où les séparations succédèrent aux réconciliations, Vietinghoff le considérait comme le "mieux réussi" de tous. Si on l'interrogeait sur des sujets précis à ce propos, il était impossible de déterminer ce qu'il entendait par là. Certes, c'était alors l'époque de leur jeunesse, de leur premier enfant, de leurs rêves communs... Marcella, issue de la grande bourgeoisie, était extrêmement intelligente, cultivée, séduisante et pleine de tempérament. En outre, elle avait en commun avec Egon une grande sensibilité artistique. Mais, comme deux lions enfermés dans la même cage, deux personnalités aussi marquées ne pouvaient pas s'entendre dans un environnement aussi exigu que le leur.

En 1972, soit 32 ans après leur divorce, Egon de Vietinghoff se rendit en Argentine pour revoir enfin sa fille après 17 ans de séparation, faire la connaissance de son gendre et de ses trois petits-enfants. Il avait préféré les aider financièrement des années durant, plutôt que de consacrer cet argent à des billets d'avion. Il put ainsi aider sa fille à ouvrir un atelier de céramique et à faire construire une maison, ainsi que soutenir son gendre dans ses efforts pour se créer une existence satisfaisante. Et même lorsqu'elle se maria, il préféra lui envoyer l'argent dont elle avait un urgent besoin, plutôt que de le dépenser pour le voyage.

En dépit de tout ce qui s'était passé entre lui et Marcella, Egon conservait d’elle une vision éblouie et réciproquement. Leur fille ayant tenu le rôle d'intermédiaire, ils s'entendirent pour saisir l'occasion unique d'une rencontre. Fine mouche, elle la commenta d’avance ainsi: "Ce sera comme un soufflé que l'on sort du four: la chaleur s'évapore et tout ce qu'on aura imaginé va s'effondrer." Il faut préciser qu'elle était la seule à connaître les aléas de la réalité au sujet du quotidien de ses parents et les projections mutuelles qui persistaient au-delà des décennies...

La rencontre devait avoir lieu à Lobos, soit à deux heures de voiture de Buenos Aires. L'heure de départ ne fut pas fixée, il fallait tout organiser pour le séjour dans la maison de vacances et préparer trois petits enfants en vue du voyage sans parler des dons plus ou moins variables des uns et des autres pour la ponctualité... Quant aux vêtements, ils étaient prévus pour passer quelques jours en plein air dans le jardin, compte tenu de la température estivale. Quatre heures avant le départ, Egon faisait impatiemment les cent pas dans le patio, rasé de près, en complet veston cravate et coiffé d’un panama. Quant aux autres membres de l'expédition, ils terminaient paisiblement leur petit déjeuner, lavaient la vaisselle, rangeaient la maison et chargeaient la voiture, tandis que les enfants se disputaient, que le chien renversait un seau plein d'ordures et que quelques autres sujets d'énervement retardaient le départ.

Enfin arrivés à destination Egon toujours coiffé de son inséparable panama , on déchargea la voiture, alors que Marcella n'était pas à la maison, et on repartit en direction d'un petit lac où l'on pensait la trouver en compagnie de son troisième mari. Peu de temps avant d'arriver, on croisa une vieille Citroën deux-chevaux qui stoppa au milieu de la route. Tout le monde descendit de voiture pour aller vers les deux personnes sorties de la deux-chevaux, qui avait exigé un long temps de freinage avant de s'arrêter. Seul Egon, qui n'avait pas encore saisi la situation, resta assis à sa place, apparemment sans enregistrer le fait que le prénom de sa première femme fut répété à de nombreuses reprises. Répondant enfin aux injonctions, il descendit de voiture et vit arriver vers lui une petite femme plus que sexagénaire, plutôt boulotte, ébouriffée, vêtue sans élégance, et accompagnée d'un vieux monsieur efflanqué. Elle était encore à quelque distance lorsque après une nouvelle halte, il pointa un index vers elle en marmonnant, incrédule : "Et vous voulez me faire croire que c'est Marcella?"

Tandis que les uns, installés au jardin, préparaient le thé et les gâteaux, le mari de Marcella, un comte français extrêmement aimable et légèrement dégénéré, fut envoyé en promenade avec les enfants, ce qui permit de cacher les œufs de Pâques. Mais ce fut aussi l'occasion pour Egon et Marcella de rétablir tranquillement le contact. Conversation animée, tantôt en italien, tantôt en français, au cours de laquelle chacun fit pour l'autre le récit des trente dernières années. Lorsque tout le monde fut de nouveau réuni, le comte, malentendant, posa au milieu de la table, entre tasses et assiettes, un microphone muni d'un câble relié à son oreille. Jusqu'à ce que, las de tous ces récits, il débrancha l'appareil. Plus tard, les enfants d'Egon plaisantèrent: "Tu as vu comme il était jaloux, le comte?". Sur quoi Egon, profondément sérieux: "Oui, et c'est bien compréhensible!"

La grève de la faim (1992)
La mort et en particulier la sienne était pour Egon de Vietinghoff un sujet de fréquente méditation: comment l'emporterait-elle, que serait "la vie après la mort", entendant par là celle de sa famille une fois qu'il aurait disparu. "Et dans ce cas demanda-t-il, que deviendrons-nous?". Lorsqu'il ne put plus exercer son art dans son atelier et que, un peu handicapé dans ses mouvements, il passait beaucoup de temps à la maison dans son fauteuil préféré, il se mit à élaborer un testament, qu'il modifiait constamment, souvent par des dispositions contradictoires. Le 21 mai 1992, il concocta une lettre d'adieu laconique qu'il remit solennellement à sa femme et dans laquelle il stipulait qu'il voulait mourir des suites d'une "grève de la faim". En dépit des hauts et des bas de son humeur, Vietinghoff n'a jamais eu de tendances suicidaires et était toujours horrifié lorsqu'un cas se présentait dans le cercle de leurs amis ou connaissances. Cela dépassait sa capacité d'entendement. Pour lui, la vie était un mystère et le suicide un sujet tabou. D'autant plus qu'il aimait la vie. Son credo était en réalité: "Je n'ai pas peur de la mort comme telle, mais la manière de mourir me préoccupe."

Ce que, pour en minimiser l'importance, il appelait sa "bronchite chronique" était en réalité la toux du fumeur soit, après des décennies de consommation excessive de tabac, une atteinte progressive à la santé de ses poumons. Il avait 84 ans lorsque son cœur extrêmement résistant surmonta deux crises sérieuses. Il attendit en vain la troisième, si bien qu'une mort subite due à une crise cardiaque sembla assez invraisemblable. Aussi était-il hanté par le spectre de la mort par asphyxie, dont la perspective angoissante devenait de plus en plus plausible pour lui. Il préférait de loin l'idée de mourir de faim. Liane l'entourait de sa tendresse, mais respectait aussi sa volonté de mourir dans la dignité. D'une part, parce qu'elle connaissait le caractère de son mari, d'autre part parce qu'en son for intérieur, elle émettait un doute quant à l'exécution rigoureuse de cette décision.

Il y avait une demi-journée que ce nouveau régime avait été inauguré. Plus exactement, après un copieux petit déjeuner, il renonça au repas de midi, qui de toute façon était toujours très léger. Vers le soir, il se plaignit de ressentir une sensation de froid, à quoi sa femme rétorqua d'un ton paisible qu'il est normal que la température du corps diminue lorsqu'on est à jeun. "J'éprouve la même chose lorsque je jeûne" ajouta-t-elle. "Veux-tu que je te prépare un petit bouillon?". Toujours un peu frileux, le maître fit néanmoins mine d'hésiter avant d'accepter du bout des lèvres. Mais en fait, un bouillon ressemblait plus à une boisson qu'à de la nourriture.

Liane, qui connaissait son mari et ne manquait pas d'humour, ajouta, tentatrice: "Avec quelques petites nouillettes?" Rayonnant, Egon ne dit qu'un mot, mais sur quel ton: "Ouiii!". Ainsi se termina cette grève de la faim et on n'en parla plus. Par la suite, on l'assura que le présumé emphysème pulmonaire n'entraîne pas la mort par asphyxie, mais, en fin de compte, par défaillance cardiaque. Ce qui arriva effectivement deux ans et demi plus tard, accompagné d'une pneumonie.

Une photographie imaginaire: celle de sa famille (1992/93)
Vietinghoff, alors très âgé, bien installé dans son fauteuil, mordillait une fois de plus sa lèvre inférieure. L'air soucieux, il était profondément plongé dans ses pensées. En fait, il laissait sa vie se dérouler devant son oeil intérieur, et il voyait les membres de sa famille comme sur une photographie. Il faut dire que tous ces souvenirs remontaient bien loin dans le temps et, avec ses quatre mariages, il avait lui-même contribué au flou de cette image. En outre, pour compliquer les choses, Maria Juliana, sa troisième femme, était la fille d'une cousine germaine, ce qui créait un double degré de parenté. Il n'était d'ailleurs pas le seul de la famille que l'amour et la passion aient guidé vers un choix insolite. Il avait survécu à bien des membres de cette nombreuse famille, sans parler de ceux qu'il n'avait plus revus depuis des décennies. Et au grand âge qu'il avait atteint, sa mémoire lui jouait des tours...

Sans arbre généalogique, il établissait dans sa tête des liens entre différents personnages : Arnold Julius et Helene sont les parents d'Arnold, dit Harry, d'Oscar, d'Arnold dit Arno et de Conrad, dont les fils sont Egon et Alexis. Harry et Marion avaient 8 enfants... Andréa, Javier et Sonia, eux, sont les enfants de Manuel et de Jeanne. Ainsi essayait-il de reconstituer les liens de parenté entre des gens qui vivaient dans des pays différents et dont certains ne s'étaient jamais rencontrés. Quant aux prénoms d'Arnold et de Karin, ils sont si fréquents chez les Vietinghoff qu'il faut leur adjoindre un surnom pour les distinguer les uns des autres. Egon revoyait ces innombrables cousins, cousines, beaux-frères, belles-sœurs, neveux, nièces, enfants, petits-enfants... Mais il se heurtait à un problème qu'il n'arrivait pas à résoudre: "Qui peut bien être le père de Jeanne?"

"Alors, comment te sens-tu?" lui demanda Liane à son retour. Il lui raconta par le menu le résultat de ses investigations familiales, qui l'avaient bien occupé pendant 2 à 3 heures, ainsi que les problèmes auxquels il s'était achoppé. Et aussitôt, fier comme un enfant, il ajouta: "Mais tu sais, j'ai quand même fini par trouver: le père de Jeanne, c'est moi!"

Cela s'explique aisément: le peintre en lui se trouvait en face du groupe, et ne s'y voyait pas. Comme le photographe qui regarde les personnages à travers son appareil, il ne pouvait être conscient de sa propre personne. C'est là une illustration de son rapport à lui-même, car en dépit de son intelligence et de son introspection, sa psyché demeurait pour lui dans l'ombre, même s'il prétendait parfois bien se connaître. Et comment se donnait-il face aux autres? Il n'a jamais cherché du moins consciemment à se rendre important en évoquant ses origines, ni en étalant son ego, même si, en définitive, il était très souvent le centre d'intérêt. S'il s'était comporté autrement, il aurait tracé, à partir de lui-même, les lignes qui reliaient sa personnalité aux membres de sa famille.

Lorsqu'en riant, il évoquait pour son fils l'histoire de sa famille, celui-ci convenait que les 4 mariages de son père avaient à eux seuls déjà suffisamment compliqué les choses. Ainsi, ses sœurs et ses frères nés d'autres unions ne se connaissaient pas. Sur quoi son père, surpris, lui demanda: "Mais qui sont donc tes frères?".

Les trois dernières semaines (1994)
Vietinghoff ne pouvait plus se déplacer qu'avec des béquilles entre son lit, son fauteuil, la salle de bain et, à la belle saison, le balcon où, en septembre 1994, il trébucha et tomba en donnant de la tête sur le béton. A son fils informé par Liane qui lui rendit visite quelques jours plus tard, il raconta cette chute comme une nouvelle inédite: il était tombé et avait... mais il ne trouvait plus le mot. "Une commotion cérébrale?" "Oui. Sois gentil, écris-moi ce mot sur un papier." Le lendemain, sur un ton de confidence, comme s'il annonçait qu'il possédait quelque chose d'exceptionnel: "Je suis malade, tu sais. Figure-toi que j'ai... Ah lala... il y a un petit papier quelque part..." et quand il l'eut en main, il reprit sa phrase: "Figure-toi que j'ai une commotion cérébrale" en clignant de l'œil et arborant un sourire complice. En réalité, cette chute avait entraîné des troubles d'élocution, comme si les syllabes étaient tombées en désordre dans une boîte et qu'il n'arrivait plus à reconstituer correctement les mots. Et puis il confondait les genres, disant p.ex. un femme et une homme. Ou alors le "tiboub" pour le toubib.

Se souvenant de la mort de son père, qui s'était endormi paisiblement tandis qu'une larme coulait le long de sa joue, il frappa plusieurs fois son matelas d'une main énergique en se lamentant: "Que puis-je faire pour enfin mourir? J'en ai vraiment assez. Quatre-vingt ans, cela allait encore, quatre-vingt-dix, c'était déjà beaucoup, mais quatre-vingt-onze, c'est vraiment trop. Pourquoi mon cœur est-il aussi solide?"

Vietinghoff était très lourd, car il ne se livrait plus depuis longtemps à aucun exercice physique. Comme il ne quittait plus son lit, il ne fallait pas moins de trois personnes pour faire sa toilette. L'une d'elles était une jeune infirmière qui venait quotidiennement pour quelques heures. Liane et elle étaient en outre assistées par une voisine pleine de vivacité et qui ne manquait pas de charme. Mais cette opération était fatigante et Liane souhaitait ensuite se reposer. D'autant plus qu'elle était toujours sur le qui-vive pendant la nuit. Or un soir, à peine s'était-elle assise sur le bord de son lit qu'elle fut alertée par un cri déchirant. Craignant le pire, elle se précipita vers son mari pour l'entendre, du haut de ses 91 ans et toujours taraudé par la jalousie, proférer cette injonction formelle: "Et je t’interdis de laver d'autres hommes après ma mort!" Quatre jours plus tard, il tomba dans un coma profond qui dura deux jours après lesquels il s'éteignit sans avoir repris connaissance.

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Flashes sur l'homme - Table de matières Biographie d'Egon de Vietinghoff