Père d'Egon Mère d'Egon Parents d'Egon Vietinghoff et Yourcenar Biographie d'Egon

Poésie et vérité

Conrad, inspirateur de l'écrivaine Marguerite Yourcenar
Jeanne fut l'amie de jeunesse de la mère de Marguerite Yourcenar. Le couple Jeanne et Conrad resta lié avec Michel de Crayencour, le père, veuf, de Marguerite. L'écrivain Marguerite Yourcenar n'a qu'à peine connu Conrad. Elle ne l'a rencontré que trois ou quatre fois, à 2 ans certainement, vraisemblablement une fois à 3 ans, peut-être une autre fois un peu plus tard ou dans l'adolescence. Il est tout à fait plausible qu’elle lui ait également rendu visite alors qu'elle était une jeune femme de 24 ans. La personnalité insolite et introvertie à l'extrême de cet homme était dominée par le rayonnement exceptionnel de sa femme Jeanne. Il n’est pas surprenant qu'elle ait exercé une influence toute particulière sur Marguerite, étant donnés les liens qui l'unissaient à sa mère, morte en couches. Conrad n'était en somme que l'allié par mariage, alors que Jeanne a été l'inspiratrice de M. Yourcenar: elle était en effet non seulement une femme, mais une écrivaine, pleine d'esprit, d'un caractère bien trempé, souveraine et belle. Pour Marguerite, dans la prescience de sa propre biographie, Jeanne était donc LA personnalité à laquelle elle pouvait logiquement s'identifier. Et Jeanne était de toutes façons un modèle pour tous ceux qui la connaissaient.
Conrad, le silencieux, exerça une autre forme de fascination sur Marguerite Yourcenar: elle partageait avec lui le "secret" de l'érotisme homosexuel. Après le scandale (1895) causé par Oscar Wilde (1854-1900) et les effets catastrophiques qui en découlèrent pour lui, dont Conrad, âgé alors de 24 ans (1870-1957), eut certainement des échos, il y eut l'affirmation publique d'André Gide (1869-1951), écrivain pratiquement du même âge, internationalement reconnu, qu'il partageait lui aussi cette option sexuelle. A l'époque, tous ceux qui étaient atteints par ce destin le vivaient le plus discrètement possible, ou dans une émigration intérieure, ou encore investissaient leur énergie vitale dans l'art, sous quelle forme que ce soit. Thomas Mann (1875-1955), également contemporain de Conrad, en est un des exemples les plus éminents. Il ne faut donc pas s'étonner de ce que les membres de cette (grande) minorité dépendaient surtout de modèles célèbres et taisaient leurs secrètes attirances, comme c'est encore en partie le cas de nos jours – selon le milieu social et la législation locale.
Le fait que ce soit précisément le mari de la femme la plus admirée par Marguerite Yourcenar qui se soit avéré avoir les mêmes affinités (Conrad n'a vraisemblablement jamais eu connaissance de celles de M. Yourcenar) a fait de lui – après Jeanne – le second être auquel elle se soit identifiée, ainsi que le modèle littéraire de son œuvre. L'empathie de Marguerite Yourcenar, sa curiosité sur le plan de la psychologie, son introspection et ses phantasmes érotiques devaient obligatoirement la focaliser sur Conrad. C'était lui qui vivait avec la plus belle et la plus désirable des femmes et des mères, la plus forte aussi; c'était lui qui partageait son intimité, qui avait pu mener avec elle une vie commune durant au moins 26 ans – quelles qu'aient pu être par ailleurs leurs compromis, leurs conventions. Second motif principal pour introduire des aspects de la personnalité de Conrad dans les personnages de ses romans: le monde sentimental de Conrad lui-même, sujet indépendant de Jeanne d’une part, et le monde personnel de Marguerite elle-même.
Il était impossible à celle-ci de concentrer son intérêt sur une seule personne. En effet, Jeanne était certes l'élément dominant, incomparable, et son caractère exemplaire s'insérait sans difficulté dans la société d'alors. En revanche, Conrad, le second personnage, le plus introverti, donc le plus solitaire, lui était par là même plus proche, en raison de leurs désirs et problèmes communs.
Conrad était dominé par le rayonnement de sa compagne, dont la personnalité exceptionnelle a davantage marqué Marguerite Yourcenar. Ce n'est que dans son art, à savoir le piano, que Conrad pouvait s'exprimer avec une intensité incomparable.

Extérieurement, Conrad apparaissait dans l'ombre de Jeanne, et cette ombre, à côté du rayonnement de celle-ci, attirait Marguerite Yourcenar de façon pour ainsi dire magique. En effet, elle devait – du fait aussi qu’elle le connaissait à peine – répondre à des questions existentielles par le truchement de sa propre imagination et combler les lacunes par ses propres réponses: or c'était là précisément qu'intervenait sa créativité littéraire. Autant dire que les parents du peintre Egon de Vietinghoff étaient les modèles et les figures de projection idéales pour la créativité de Marguerite Yourcenar. Il en résulta des entrelacs en quelque sort inextricables de vérité et de création littéraire.
Il importe de prêter attention aux titres et sous-titres éloquents de ses livres ("Le Labyrinthe du Monde", "La Chute des Masques", "Les Songes et les Sorts"), ainsi que ceux de diverses biographies qui lui sont consacrées ("L'invention d'une vie", "La passion et ses masques", "La flâneuse du labyrinthe").
Conrad de Vietinghoff, lui, sublimait le thème essentiel de sa vie en se plongeant dans la lecture de livres traitant de ce problème et dans la Bible, dans des discussions et correspondances avec de rares amis et – comme nombre d’êtres ultra-sensibles – en s'adonnant à son art, le piano. Quant à sa femme Jeanne, elle sublimait les sujets dramatiques et complexes de sa vie par une pédagogie intérieure et ses œuvres littéraires. A sa manière, Marguerite Yourcenar n’a rien fait d'autre.

Quatre sources peuvent être à l'origine de tout ce que Marguerite Yourcenar savait de Conrad: 

  • Tout d'abord les éventuelles allusions d’une adulte disciplinée, Jeanne, consciente de ses responsabilités à l'égard d'une jeune fille, Marguerite, qu'elle n'a que très rarement rencontrée.

  • Ensuite, Marguerite Yourcenar dit elle-même que c'est son père, Michel de Crayencour qui lors de discussions avec elle, lui a donné quelques points de repère (ou lui a raconté toute l'histoire?) relatifs à la vie commune de Conrad et de Jeanne, ainsi que la vénération que lui, Michel, vouait à Jeanne.

  • D'autre part, il semble qu'à l'âge de 24 ans, Marguerite ait une fois rendu visite, seule, à Conrad alors veuf.

  • Enfin, elle ne manquait ni de sensibilité, ni d'intuition, ni de sens de l'observation, et pas moins d'intelligence constructive pour ajuster les éléments dont elle disposait.

Les parallèles Vietinghoff-Yourcenar créant entre eux des liens étroits, les polarités inconciliables au cœur de l'union Jeanne-Conrad et les visions fantasques de Marguerite Yourcenar étaient si fondamentales et complexes qu'il n'était pas possible de les exposer dans un seul volume, voire de les transmuer dans une forme définitive. Ces situations ne pouvaient être vécues ou présentées que de façon diverses dans différentes œuvres. Aussi les désirs individuels, les contradictions, les expériences amoureuses et les souvenirs liés au couple si exceptionnel de Conrad et de Jeanne pouvaient-ils fournir le tissu de plus d'un roman dans l'activité créatrice de M. Yourcenar.
Le fait que ce fut précisément le mari de la femme la plus admirée par Marguerite Yourcenar qui, le premier, partagea ses goûts (dont Conrad n'a vraisemblablement jamais rien su) faisait de lui – après Jeanne de Vietinghoff – le deuxième personnage auquel elle pouvait s'identifier, ainsi qu'une des sources de son œuvre littéraire. Sa capacité d'empathie, sa curiosité psychologique, ses réflexions personnelles et son imagination érotique devaient obligatoirement s'attacher au personnage de Conrad: en tout premier lieu, il l'inspira pour le héros de "Alexis ou le Traité du vain combat".

Marguerite Yourcenar ne le connaissait qu'à peine et combla les lacunes dans l'image qu'elle en gardait avec ses propres sentiments et visions. En outre, ses œuvres n'étaient pas des reportages, mais de la vraie littérature. Dans son roman "Alexis ou le Traité du vain combat", elle est au plus près du véritable personnage de Conrad, ce qui est dû au fait qu'elle restait sous l'emprise de leurs rares rencontres, d'une part, et que, d'autre part, ses premiers pas dans l'écriture trahissent une réserve qui sera moins apparente par la suite. Toutefois, il convient de prendre connaissance d'une série de divergences entre le héros du roman et son modèle réel (cf. "Rectifications").

Ces compléments, enjolivements et modelages, cette indépendance des personnages romanesques issus des souvenirs que M. Yourcenar conservait du couple Conrad et Jeanne, sont beaucoup plus évidents dans ses autres œuvres. Certes, on trouve dans "Anna, soror …" (1925, 1935, 1981) et dans "La Nouvelle Eurydice" (1931) des vraies traces de Jeanne, mais très peux de Conrad, et dans "Le Coup de grâce" (1939) les personnages moins inspirés par les parents réels du peintre Egon de Vietinghoff.

Homo...
Il est indispensable de tenir compte du fait qu' à l'époque, comme d’ailleurs de nos jours dans un grand nombre de pays et de familles, – et cela d'une façon générale – la sexualité était un sujet tabou: on n'en parlait simplement pas. Le terme "homosexuel" n'a d'ailleurs été inventé qu’en 1868 et n'était guère courant. "Homo" ('même') vient du grec, que Conrad avait étudié et il était très attaché à la culture grecque. "Sexus" ('sexe' évidemment), en revanche, est un mot latin. Le terme "homosexuel", donc artificiel et hybride, est de nos jours tout naturellement utilisé dans les sociétés du monde occidentale, alors qu'à l'époque de Conrad, il faisait plutôt partie du vocabulaire de quelques théoriciens. C'était trop "médical", juge Marguerite Yourcenar même beaucoup plus tard. Si ce vocable, comme d'autres, populaires et argotiques, est devenu courant dans nos vocabulaires, il ne franchissait pas les lèvres de Conrad – même dans une lettre à l’un de ses amis les plus proches, il abrégeait: "H.S.". Conrad parlait de "homo-trop" (porté vers son semblable), ou de "homo-phile", notions disparues de nos jours, où l'on ne met plus l'accent sur le sexe mais sur l'érotisme et les sentiments: "homotropie", "homophilie" ou "homoérotisme" tous ces mots créés à partir du grec attirent l'attention sur quelque chose de plus général, de plus subtil que le sexe  comme tel. Des formules vulgaires, devenues courantes de nos jours,  telles que "faire l'amour", ne pouvaient, pour Conrad, être liées à sa perception idéalisée, à sa vision romantique de l'être humain.
Le fait que, durant la première moitié de la vie de Conrad, on se baignait avec des maillots qui ne laissaient apparaître que les avant-bras et les chevilles, et en outre uniquement dans des établissements de bain où les hommes et les femmes étaient strictement séparés, est absolument inconcevable aujourd'hui. Mais alors, toute autre tenue était considérée comme licencieuse, et les déviations de règles absolument obsolètes de nos jours étaient passibles d'amendes, voire d'emprisonnement. Il va de soi qu'il n'était pas possible d'étaler une "gay-life" comme c'est le cas de nos jours, et cela pas encore sur un plan universel. Oscar Wilde, personnage extravagant, objet d'un procès scandaleux à Londres en 1895, fut condamné à deux ans de travaux forcés pour raison d'homosexualité. C'est un homme brisé qui fut libéré et qui mourut en 1900. Conrad vécut cela entre 24 et 30 ans. Le destin de Wilde fit la une des journaux du monde entier! En outre, on n'avait pas encore oublié le drame des années 1870, à savoir la liaison de Paul Verlaine avec Arthur Rimbaud.
On ne saurait dire si Conrad a jamais cédé à ses penchants, ni, le cas échéant, dans quelles circonstances. On s'exaltait alors dans son milieu, lors de longs entretiens et échanges épistolaires entre de rares amis du même bord, sur l'idéal du "kaloskagathos" des Grecs anciens (le fait d'être à la fois beau et bon), sur la différence entre "Eros et Agapé", ainsi que sur la formule de J.J. Winckelmann: "Edle Einfalt stille Grösse“, en traduction française "noble candeur – grandeur discrète" ou "noble simplicité, grandeur sereine".

On glosait sur les grands classiques de la littérature allemande, on s'abîmait dans Dostoïevski et Nietzsche (Conrad noua contact avec la sœur de celui-ci), plus tard dans le psychologue C.G. Jung (1875-1961), le pasteur M. Niemöller (1892-1984), avec d'autres encore.

Une minorité déplorait de même qu'aujourd'hui la domination de la brutalité sur notre planète, qui se manifesta, du vivant de Conrad, par notamment deux guerres mondiales, l'holocauste et la disparition de sa patrie. Conrad était un idéaliste, un humaniste, un pacifiste et un végétarien.

Avec ses amis, il lisait Platon (en version originale grecque) et August von Platen (1796-1835); ils approchaient les poèmes de Stefan George (1868-1933) et les nouvelles d'Ernst Wiechert (1887-1955) avec l'empathie de ceux qui savent de quoi parle l’auteur. Ils suivaient avec une grande attention les publications de Hans Blüher (1888-1955), qui s'exprimait rarement avec précision sur l'érotisme entre hommes. Ils débattaient entre eux des grands succès que connaissaient les prix Nobel bi- et homosexuels Thomas Mann (prix Nobel 1929), Hermann Hesse (prix Nobel 1946) et André Gide (prix Nobel 1947). Même s'il ne les mettait pas tous sur un pied d'égalité dans tous les domaines et si leurs œuvres ne faisaient pas toutes partie de ses lectures préférées, Conrad doit avoir apprécié que des hommes habités par des sentiments homophiles soient honorés sur le plan international – et cela en dépit des préjugés et des discriminations. Néanmoins, quelle qu’ait été sa parenté spirituelle avec ces poètes, ces penseurs et ces compagnons d'infortune, c'est – en raison de son extrême sensibilité – de Friedrich Hölderlin et Rainer Maria Rilke qu'il se sentait plus proche.
Thomas Mann, 1929
Hermann Hesse, 1946
André Gide
Rainer Maria Rilke, 1900

"Alexis"
Conrad de Vietinghoff avait deux fils: le futur peintre Egon et son frère Alexis, d'une année et demie plus jeune. Le nom d'Alexis était celui du père de sa femme Jeanne de Vietinghoff, le Belge Alexis Bricou.

Conrad, baron de Vietinghoff, ignore qu'il est incarné dans le personnage d'Alexis, héros du premier roman de Marguerite Yourcenar: "Alexis ou le traité du vain combat". Il paraît en 1929, année de la mort du père de Marguerite. Selon ce que nous savons, celui-ci a, en 1925/26, parlé à sa fille du ménage de Conrad et de Jeanne, ainsi que de son propre amour pour celle-ci, décédée en 1926. En 1927, Marguerite s'est rendue en pèlerinage sur la tombe de son idole et a vraisemblablement enchaîné avec une visite à Conrad. Le fait qu'elle se soit immédiatement attaquée à la rédaction du bref roman "Alexis" n'avait pas cette seule rencontre comme prémices, mais celle-ci fut sans doute le détonateur temporel et spontané de sa première, mais indirecte, profession de foi.

Dans ce roman, dépourvu d'action et qui est plutôt un récit ou une nouvelle, il s'agit des réflexions du dernier descendant d'une famille appartenant à la noblesse, relatives à sa vie, ses origines, ses angoisses, ses désarrois, ses passions et ses manquements. Tant et si bien que, torturé par la recherche de la vérité, il écrit une longue lettre d'adieu à sa femme, avouant de façon allusive cette homosexualité qu'il a si longtemps cherché à cacher. Avec beaucoup de sensibilité et très peu de moyens, l'auteure crée une atmosphère dense qui devoile un cruel conflit intérieur.

En 2003, année au cours de laquelle Marguerite Yourcenar et Egon de Vietinghoff auraient célébré leur centenaire, le Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar (CIDMY), à Bruxelles, monta quelques représentations d'une théâtralisation du roman "Alexis" réalisée par Michèle Goslar.

Le héros en est incontestablement Conrad, auquel l'écrivaine avait donné le prénom du deuxième fils, frère d'Egon de Vietinghoff. Intervertir les noms est un procédé simple et souvent utilisé par Marguerite Yourcenar pour brouiller les pistes. Le roman parut encore du vivant de Conrad, Egon et Alexis, alors que Jeanne – la "Monique" du roman – était décédée trois ans auparavant.
D'autre part, le titre "Alexis" est emprunté à la deuxième églogue – portant le même titre – du poète latin Virgile. Dans ce poème champêtre, il s'agit d'un bel adolescent auquel Corydon rend de passionnés hommages. André Gide, autre écrivain francophone, Prix Nobel de Littérature, s'empara lui aussi en 1911 d’un personnage de cette églogue pour le titre d'un roman: "Corydon", qui ne fut publié sous le nom de Gide qu'en 1923. Il provoqua un scandale – exactement 4 ans avant que Marguerite Yourcenar n'écrive son "Alexis". Il y avait là suffisamment d'associations d'idées et de parallèles pour les initiés. Le "Corydon" d'André Gide est constitué de "quatre dialogues socratiques", alors que le petit roman de Yourcenar est rédigé sous la forme d'une longue lettre. Le genre du roman épistolaire convenait déjà depuis longtemps à des relations érotique, voire "taboues", et, par conséquent passées sous silence dans la société d'alors, comme un journal intime.
On ne saurait toutefois remplacer, dans l'œuvre de Mme Yourcenar, le nom d'Alexis par celui de Conrad, en s'imaginant que l'on aurait ainsi le portrait historiquement correct de Conrad de Vietinghoff. En ce qui concerne les traits de caractère essentiels, il est tout à fait plausible: sa la lenteur pensive et scrupuleuse qu'elle décrit en langue dépouillée, presque abstraite, à la fois circonspecte et précise (Marguerite Yourcenar). Elle réussit notamment particulièrement bien à faire ressentir l'aura qui se dégage de cet homme si discret. Le personnage du roman est par certains traits étonnement proche du modèle. L'auteure en a toutefois modifié sciemment quelques-uns, ou alors ils dérivent, poussés par le poids du roman. Il n'est pas facile de distinguer entre celui-ci et la réalité, tant ce jeu, auquel Marguerite Yourcenar excelle, a pu parfois tromper ses biographes, même dans leurs portraits du véritable personnage de Conrad.
Les observations faites dans le cadre de la famille Vietinghoff et ses traditions, de même que les données issus de l'héritage ainsi que les témoignages de contemporains, nous offrent de Conrad une image qui par certains points ne correspond pas à celle de l'Alexis de l’écrivaine. Mais cela ne devait pas être! "Alexis" est un roman, non une biographie. Ce qui apparaît comme "étranger" au personnage reflète la vision évidente de l'auteure. C'est son droit strict de se couvrir, d'une part, comme de s'introduire dans la vie de ses héros, d'autre part.
Il ne faut pas oublier que ce roman a été écrit dans les années 1927-28, et qu'il marquait les débuts littéraires de l'auteure: il ne s'agissait donc pas de se faire remarquer par un éclat. Marguerite de Crayencour use aussi d'un pseudonyme, Yourcenar, qu'elle a conservé après le succès de son début avec "Alexis". Elle se dissimulait donc non seulement derrière un héros de roman masculin, mais aussi derrière un anagramme. En outre, sans jamais verser dans le sentimentalisme, Marguerite Yourcenar a toujours su combiner l'unicité de ses personnages avec des considérations d'ordre plus fondamental.
On peut à juste titre douter de l'authenticité historique de Conrad lorsque l'auteure évoque des tentations suicidaires ou lorsque le personnage reconnaît se laisser aller à de banales aventures, anonymes et payantes. Selon tout ce que l'on sait de la personne de Conrad, le comportement d'Alexis, le personnage du roman, est davantage issu de l'imagination de l'écrivaine, car ces désirs et ces épisodes appartiennent manifestement au monde de Marguerite Yourcenar elle-même. En effet, à un âge déjà très avancé, soit bien plus âgée que ne l'était Conrad en 1927 et Alexis dans le roman, elle caressait encore l'espoir de telles aventures. Ainsi, lors d'une flânerie dans le quartier chaud d'Amsterdam, à l'âge de 80 ans, elle note: "J'aime tendrement ces femmes en vitrine … Je retrouve l'affiche explicite et naïve avec les différentes postures de l'amour …, les sex-shops … Une femme jeune dit … ' … vous ne voulez pas une petite fantaisie ?' … Seule avec J. …, je crois que j'aurais tenté la fantaisie et voulu voir où elle menait ... J'ai repensé plusieurs fois depuis à cette inconnue offrant aux premiers et aux premières venues le plus doux d'elle-même …". Et André Fraigneau constate des dizaines d'années auparavant: "Elle aimait les bars, l'alcool, les longues conversations. Elle cherchait sans cesse à séduire". Quant au vrai Conrad, on n'a pas le moindre signe de telles inclinations.

De plus, des phrases que l'on trouve dans "Alexis", telles que: "Je croix sincèrement de n'avoir jamais aimé" apparaît à ceux qui ont connu Conrad de Vietinghoff aussi éloignées de lui que la conviction du héros de Yourcenar d'être "trop médiocre pour mériter qu'il m'accueille, meme s'il m'était possible de le (l'etre parfait, l'amour réciproque) trouver un jour". Autre preuve que l'auteure ne vise pas la vérité biographique et suit son propre cheminement intérieur, le fait que si Conrad avait perdu sa patrie balte, il avait néanmoins reçu en espèces sa part d'héritage avant les Révolutions russe et cela à Paris, de sorte qu'il n'a souffert d'aucune privation matérielle – du moins pas encore dans les années où Marguerite Yourcenar écrivait ce livre. "Alexis" souligne d'ailleurs ce fait, qui accentue encore sa mauvaise conscience à l'égard de "Monique". Il n'existait pas de déséquilibre au niveau financier entre Jeann et Conrad, parents d'Egon de Vietinghoff.
Il n'en demeure pas moins que le lecteur est mis en présence de l'aura de ce Conrad si sensible, si distingué, si aimable aussi, qu'on ne saurait non plus le prétendre inventé de toutes pièces. D'autre part, l'art de l'écrivaine ne consiste pas essentiellement dans le choix du sujet ou la description du personnage principal, mais – car c'est de la littérature – dans l'art de créer par le truchement de la langue. Or, Egon de Vietinghoff et Marguerite Yourcenar partagent cette conception de l'art, à cette différence près que le peintre s'exprime par des couleurs. Dans sa vision philosophique, "Peinture transcendantale", Vietinghoff nie l'importance du sujet. Ce qui compte pour lui, c'est la manière de l'artiste de le transformer par son imagination.

"La Nouvelle Eurydice"

"Le Coup de grâce"
Marguerite Yourcenar a écrit cet autre bref roman intitulé "Le Coup de Grâce" en 1938. Il fut édité en 1939. L'action se joue dans un pays balte lors de la guerre civile russe (1917/18-1920/21) entre le corps-franc et la Garde rouge des bolcheviks (plutard l'armée rouge).

Le narrateur, Eric, officier prussien, s'installe avec ses hommes chez Conrad, un ami de jeunesse, dans son château déjà marqué par les attaques ennemies. Sophie, la sœur de celui-ci, tombe amoureuse d'Eric, mais ne peut rien espérer d'autre qu'une affection fraternelle, car il a en réalité un faible pour Conrad. Les trois personnages appartiennent à la noblesse et vivent dans une communauté marquée par la menace extérieure, et dont les structures riches en traditions se délitent. Sophie essaie de trouver une diversion dans des aventures sans lendemain qui devraient rendre Eric jaloux. Dans cette situation sans issue, cette atmosphère psychologique de fin du monde, ces rejets répétés, auxquels elle se heurte, Sophie quitte le château. Elle se lie avec un étudiant, opte pour l'obédience opposée et fraternise avec les bolcheviks. Mais le petit groupe dont elle fait partie est cerné par la troupe d'Eric et emprisonné. Conrad a péri dans un accrochage antérieur et la lutte est arrivée au point où l'on ne fait plus de prisonniers. Même Sophie n'y échappera pas et son ultime désir est que le coup de grâce lui soit asséné par Eric.
Ce que le célèbre réalisateur allemand Volker Schlöndorff a fait de ce roman dans le film portant le même titre (1976), n'a pas à être discuté ici: c'est un autre chapitre de l'histoire. Marguerite Yourcenar, dans une lettre à Volker Schlöndorff, a émis différentes critiques relatives au caractère des 3 personnages. Les rôles principaux étaient tenus par Margarethe von Trotta, Mathias Habich, Rüdiger Kirschtein, Valeska Gert et Mathieu Carrière. Cette réalisation a été récompensée par le "Ruban d'Or" allemand.

Ce n'est certainement pas par hasard que le Conrad réel soit l'éponyme de son pendant romanesque. Mais le nom "von Reval" qui n'existe pas, établit toutefois la distance entre la fiction et la réalité. Il arrive que le vrai Conrad, le père du peintre Egon de Vietinghoff, surgisse brièvement. Toutefois avec des traits de caractère, des comportements différents; d'autres êtres ont apparemment inspiré l'auteure, ou des expériences personnelles ont été exploitées par sa liberté artistique. Ainsi, Sophie n'a rien à voir avec Jeanne de Vietinghoff, mais en revanche beaucoup avec Marguerite Yourcenar. Quant à Eric, il a été inspiré par l'un de ses amants. Elle a transposé l'action dans la patrie de Conrad, dont elle a donné le nom au troisième personnage. 

Le cadre aristocratique de la région balte, la guerre civile russe après la Révolution d'Octobre, les amours malheureuses d'une femme pour un homme bi- ou homosexuel et le peu que Mme Yourcenar sait de Conrad de Vietinghoff et de sa famille sont les prémisses de sa création littéraire, en ce qui concerne aussi bien ses héros que sa propre histoire. Elle n'a pas besoin de rester proche des personnages réels pour prendre conscience des différentes aspects de sa propre personnalité par l'acte créateur de l'écriture.

Comme aucune relation érotique n'est intervenue entre Eric et Sophie, que le penchant d'Eric pour "Konrad" est évoqué avec beaucoup de décence et qu'il n'est pas précisé si "Konrad" le partage, le terme de "triangle" n'est pas vraiment approprié. Ce qui lie les deux hommes contient cette part d'idéalisme qui correspond au monde de Conrad de Vietinghoff, et c'est comme si la timidité de l'auteure la retenait de se livrer à l'analyse de ces nobles sentiments. Les brèves allusions, à peine perceptibles pour le lecteur, s'effacent presque derrière le thème de l'amour inassouvi de Sophie, qui est le sujet principal du roman et remplit le plus de place, cela dans un langage beaucoup plus clair que pour "Alexis". A ce niveau, on pourrait établir une certaine parallèle avec le vécu conjugal de Jeanne de Vietinghoff. D'ailleurs une parenté des personnages du roman avec les membres de la famille de Vietinghoff ne naît pas sur le plan biographique, mais dans l'équilibre entre des traits de caractère subtilement apparentés et le non-dit, de même que dans l'essence abstraite du tragique propre à l'être humain.

La tactique, chère à Marguerite Yourcenar qui consiste à créer la confusion, est appliquée ici lorsqu'elle prétend, dans la préface ajoutée en 1962: "Le livre a pour point de départ un événement authentique, et les trois personnages... sont pour l'essentiel les mêmes que ceux qu'un très bon ami du personnage principal m'a décrits." L'auteure suggère la véracité de cette phrase et de tout le roman par le fait qu'à côté d'analyses subtiles et de commentaires objectifs, il est psychologiquement sérieux, voire scientifiquement fondé. Elle explique en outre: "Ce garçon et cette fille, que je connaissais seulement par un bref résumé de leur aventure... ". L'ami proche dont elle parle pourrait même être son propre père, avec lequel elle entretenait des rapports très étroits, et qui lui a (peut-être beaucoup) parlé de Conrad et de Jeanne.

Rectifications
Les remarques qui suivent sont des données certifiées par des documents et des entretiens personnels. Cela concerne aussi bien les différences entre la personnalité réelle de Conrad de Vietinghoff et les personnages littéraires de Marguerite Yourcenar, que les souvenirs qu'elle évoque dans ses dernières œuvres, en partie autobiographiques, et les affirmations, suppositions, hypothèses et conclusions de ses biographes, qu'il s'agisse de leur vision personnelle ou d'une simple copie reprise chez d’autres.
Nous prions tous les auteurs édités à ce jour ainsi que les auteurs et traducteurs futurs de corriger les informations ou affirmations non conformes à la réalité qui peuvent figurer dans les biographies de Marguerite Yourcenar ou les études qui lui sont consacrées, c.-à-d. de souligner les variantes littéraires qui s'écartent de la réalité dans le sens de la liberté artistique de notre écrivaine.
Dans les romans d'imagination de Marguerite Yourcenar comme dans ceux qui ont une connotation autobiographique, ainsi que dans les différentes autobiographies qui lui sont consacrées, on trouve des éléments erronés au sujet de l'histoire des parents du peintre. Voici une liste de rectifications fondées sur des connaissances dont le sérieux est garanti (entretiens personnels et documents):
  1. Conrad est né au manoir Salisbourg. Sa patrie n'était ni la Bohême ni la Moravie ni Courlande, mais la région historique de la Livonie, ancien domaine de l'Ordre des Chevaliers Teutoniques et, depuis Pierre le Grand, province de l'Empire des tsars (1710). Baptisée selon les premiers habitants, les Lives finnois, qui constituent maintenant encore une minorité infime ethnique. Lors de la première fondation d'un état souverain, la Livonie fut partagée: le nord devint partie intégrante de l'Estonie, le sud (avec la Courlande) de la Lettonie, et ainsi, en 1918/19, le nom de Livonie disparut de la carte.
  2. war der 4. von 4 Söhnen: der 1. erbte den Besitz Neschwitz in Sachsen, der 2. das Elternhaus Salisburg, der 3. heiratete eine geborene und verwitwete Vietinghoff (sie hieß also 3x Vietinghoff!). Conrad selbst bekam sein Erbe noch vor dem Verlust der Heimat durch russische Revolution und 1. Weltkrieg ausgezahlt, so dass er bis ca. 1930 keine materiellen Sorgen hatte. Das Klischee vom verarmten Adel passt erst für die Zeit danach.
  3. Contrairement à quelques membres de sa famille, Conrad n'a pas participé à la lutte antibolchevique durant la guerre civile russe. Durant la Première Guerre mondiale il habitait à Genève et, en 1917, s'installa à Zurich avec sa famille.
  4. Ce n'est pas le droit que Conrad étudia à Dorpat, mais l'agronomie et l'économie.
  5. Après son installation à Genève en 1913, en tout cas après le début de la 1ère Guerre mondiale en 1914, Conrad ne s'est certainement plus jamais rendu dans sa patrie balte. Il y avait rendu visite à ses parents durant ses études à Leipzig et Berlin, puis lors de ses fiançailles avec Jeanne, ainsi qu'après la naissance de ses fils à deux reprises, à chaque fois une année après leur naissance, pour les présenter à ses parents. Il n'est pas avéré qu'il y soit retourné encore une fois, mais seul. Son père mourut à Riga en 1918. Quant à sa mère, elle vécut jusqu'à son décès en 1923 principalement à Neschwitz, dans la propriété saxonne de la famille, chez Harry, frère aîné de Conrad, où celui-ci leur rendit visite.
  6. Conrad n'était pas un compositeur, mais un pianiste. Il n'a jamais composé quoi que ce soit. Il n'était pas non plus professeur de piano proprio sensu, même s'il peut avoir parfois donné des leçons particulières.
  7. Le "scandale de Rome" est probablement invention de Marguerite Yourcenar.
  8. Conrad se plut en effet à interpréter des œuvres de ses contemporains: Reger, Skriabine, Rachmaninov et Richard Strauss, mais il n'était pas un avant-gardiste et en tout cas pas un partisan du dodécaphonisme.
  9. Conrad ne fut pas non plus un musicien à succès, dans le sens d'une large reconnaissance. Excepté des concerts donnés chez lui, il ne se produisit en public qu'à 2 occasions seulement, lors de concerts de bienfaisance, l'un à Wiesbaden le 28 avril 1910, avec un ténor(?), et l'autre à Fribourg, en Suisse, le 27 avril 1923, avec un violoncelliste.
  10. Si Conrad n'a pas fait carrière, ce ne fut pas du à des échecs, mais parce qu'il était trop sensible pour se produire devant un grand public anonyme. En réalité, il était beaucoup trop timide et introverti pour une grand carrière de soliste.
  11. Il se peut que Conrad et Jeanne aient vécu au cours d'une année ou deux à chaque fois séparés durant quelques mois. Mais il ne s'est jamais agi d'un divorce, ni même d'une véritable séparation et, dans la tradition familiale et la succession des Vietinghoff, il n'existe aucune trace d'un lettre d'adieu. Jeanne, gravement malade, passa la fin de sa vie dans une clinique au bord du lac Léman, tandis que Conrad restait dans leur villa à Zurich puisqu'il ne pouvait l'aider.
Père d'Egon Mère d'Egon Parents d'Egon Vietinghoff et Yourcenar Biographie d'Egon

vor