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Pensées pour Conrad

1. Hommage à Conrad
2.
Souvenirs de son médecin
3.
Souvenirs de sa bru

Conrads Unterschrift

Hommage à Conrad
Paru dans la / le ... du ...., signée par M. Ernst Merz. (Traduction de l'allemand)

Comme il s'est rarement présenté devant un public lors d'un concert, peu d'auditeurs connaissent le haut niveau de son jeu et de sa conception artistique, ainsi que son don pour insuffler son âme aux œuvres de Bach, Beethoven, Brahms, Chopin et Reger. Son piano à queue nous donne à entendre de telles mélodies, de tels sons, que chacun est secoué au plus profond de lui-même. Son attaque est tendre et douce comme lui; mais quand la passion survient, il semble que le chef d'une armée d'accords et de sons, assis à son piano, dirige tout un orchestre pour subjuguer son tumulte intérieur sur les voies des lois éternelles. Je n'ai jamais entendu une telle union d'extrême tendresse et d’aussi puissante passion, jamais une telle vision qui mène à surmonter touts les maux du monde, tous plongés dans des sphères célestes.

Ce n'est pas la musique moderne qu'un Conrad de Vietinghoff cultivait, mais la noble tradition de la musique classique. Qu'il s'agisse d'un Bach, d'un Brahms, d'un Reger ou d'un Chopin, qui sont les plus proches de son cœur, il n'a jamais confronté l'un des titans de la musique à un autre. Comme il possède une sensibilité exceptionnelle, il s'absorbe dans le cœur d'une œuvre et peut l'interpréter grâce à la générosité de son âme, ainsi que par la beauté surgie de ses luttes intérieures.

 

Le portrait de cet homme ne serait pas complet sans l'évocation de ses liens, les plus précieux et les plus nombreux, tissés avec des gens durant les différentes périodes de sa vie et cela dans tant de villes d'Europe. L'amour de son prochain a de profondes racines dans son âme. C'est pourquoi il personnifie, autant qu'il le peut, la vraie philanthropie, la paix et la bonté. Il est l'ennemi de toute guerre, de toute humiliation, un adversaire de la vivisection et de toutes les limitations politiques et confessionnelles. Aussi intervient-il toujours en faveur de l'harmonie individuelle, ainsi que de celle des peuples. En ce qui concerne le mépris de la vie, il s'avère en être un opposé passionné; je ne l'avais jamais vu aussi indigné que par la violation de la dignité humaine. La liberté personnelle lui est sacrée et inviolable; c'est ce qui a fait de cet ancien baron balte un démocrate et un Suisse convaincu. Loin d'une conception seigneuriale de son rôle, il est la bonté même, et s'il n’avait pas pensé à son fils, il aurait, comme St-François, fait don de toute sa fortune. Dans toute ma vie, j'ai rarement rencontré un être humain aussi intimement lié avec les mondes spirituels et invisibles. Je n'ai pas seulement trouvé en lui des pensées et des idées sur "l'au-delà", mais un immense désir de vaincre le petit monde quotidien et la "réalité" qui se croit si importante.

La musique, l'amour, l'éternité constituaient l'atmosphère de sa vie et les fondements de la véritable patrie de Conrad de Vietinghoff; ces trois puissances animent l'âme et transforment l'homme de manière qu'il atteigne l'état que nous appelons béatitude. C'est comme si l'artiste avait transféré au cosmos l'ondoiement et l'agitation des sons et de leurs rythmes, ou alors comme s'il avait entendu l'harmonie des sphères – avec un nouveau sens et une extraordinaire sensibilité – venus du cosmos, du royaume solaire et planétaire, des esprits et des anges. A l'époque des Guerres mondiales, des révolutions des masses et d'une technique rigoureuse, il est clair que des êtres à la sensibilité extrême n'ont pas une vie facile. En dépit du développement actuel quasiment infernal du monde, il s'en tient inébranlablement au trésor spirituel pour lequel il a combattu tout au cours d'une vie si pleine.

Si l'on voulait décrire sa piété, seul le mot "mystique" serait adéquat pour dépeindre ce qu'il a vécu, pensé, ressenti et souffert. Toutefois, ce n'est pas la mystique du Moyen-Age au sens ascétique du mot, mais une mystique optimiste, une mystique de l'amour dans laquelle s'unissent tous les contrastes qui conduisent à une infinie harmonie.

Il réunit cette vie terrestre et l'éternité, la passion et le monde des esprits supérieurs en une symphonie imposante, telle que les compositeurs les ont créées. Son credo était et est toujours que les œuvres impérissables sont le fruit de l'amour et de la passion. C'est un homme de cœur, de sentiments délicats, de contemplation et d'intuition, qui par sa bonté cherche à comprendre, à aider et à choyer. Un mot illumine sa vie telle que l'a décrite un jour l'un de ses amis: Il est né pour aimer.
Souvenirs de son médecin

Extraits des lettres du Dr. med. Otto Alb-Hug à Madame Michèle Goslar (Bruxelles).

Madame,

J'ai soigné, comme médecin de la famille, le baron Conrad de Vietinghoff pendant les six dernières années de sa vie, plus précisément du 18 février 1951 au 12 janvier 1957 le jour de sa mort, survenue dans sa 86e année. Il habitait alors à Zollikon, dans la banlieue de Zurich, un petit appartement de deux chambres, avec jolie vue sur le lac, d'un caractère luxueusement démodé d'aspect un peu Vuillard bourré de tapis et de meubles anciens visiblement négligés, y compris le grand piano à queue et une armoire à musique en forme d'une lyre pleine de notes de musique jaunies, mais pas de compositions de sa propre main de cela il n'était jamais question.

J'aimais surtout étudier quantité de photos anciennes: la "Salisburg" sa maison paternelle dans les environs de Riga avec ses immenses étables (et) entourée de grandes forêts la plage de Scheveningen où la petite Marguerite de Crayencour jouait gentiment avec les deux fils Vietinghoff, dans un cadre de Boudin, surveillée par Mme Jeanne de V. toute en blanc et avec un élégant parasol ou bien Davos, dans la neige, Jeanne en grande dame (bonnet et manchon de fourrure) à côté du baron (chapeau melon et haut col blanc) ou bien encore la grande villa de Wiesbaden avec son immense salon de musique où C.v.V. donnait des concerts de charité. Il paraît que C.v.V. n'a jamais donné de concerts en public (je ne me souviens pas avoir trouvé des coupures de presse à Zollikon), mais fréquemment dans des soirées de la bonne société, ce qui était aussi le cas à Zurich. J'ai assisté moi-même à des occasions pareilles, la dernière fois à Küsnacht où on fêtait le 80e anniversaire de C.v.V. et où il jouait avec moi des extraits du concerto pour le violon de Max Reger (C.v.V. avait des préférences pour Brahms et Reger, entre autres). Même dans sa haute vieillesse, le baron s'avérait pianiste remarquable et expérimenté plus encore: vrai musicien qui entrait prudemment et profondément dans l'essence d'une œuvre musicale.

Physiquement, le baron était grand, maigre, un peu décharné mais bien conservé pour son âge et d'un esprit vif, souvent sarcastique et d'une mémoire intacte. Il est vrai qu'avec sa voix de tête incertaine il faisait l'impression d'une certaine féminité, d'une grande sensibilité et délicatesse. Il aimait à exagérer un peu sa faiblesse de vieillard. Il sortait rarement, restait de plus en plus au lit et se munissait, au moindre changement de climat, même en été, de nombreuses couvertures et d'un bonnet de fourrure. Pour nos visites médicales il servait du thé et des petits-fours. "Ne venez pas, docteur, la prochaine fois, c'est trop fatiguant pour vous". Ou (quand j'avais annoncé mon absence pendant des vacances) "C'est très dommage, je vais assurément mourir pendant ce temps-là".

Pour moi qui ai connu M. de Vietinghoff seulement pendant les dernières années de sa vie son caractère doux et discret ne me laissait...

(Lettre du 3e octobre de 1989, très légèrement corrigée par Hélène Raeber)

Madame,

Je suis très tard à vous répondre à votre gentille lettre du 9 octobre et à vous remercier pour les deux romans de Mme Yourcenar et ses sonnets. Depuis j'ai été un peu trop occupé par d'autres choses pour m'adonner de nouveau à C.v.Vietinghoff et des souvenirs qui me sont resté de lui.

Les sonnets, à vrai dire, ne me disent pas grand'chose, mais les confessions d’Alexis m'ont beaucoup surpris et touché. A mon avis, C.v.V. y est étonnamment présent même avec son petit ingrédient d'insincérité cher aux homophiles. A l'opposé de Mme de Yourcenar, C.v.Vietingoff et moi n'ont parlé que rarement des problèmes intimes de sa vie antérieure, soit par le gouffre des années écoulées depuis les événements, soit par mon talent comparativement faible (vu celui du grand écrivain) à élucider psychologiquement des conditions d'homme qui sont plutôt d'ordre élémentaire, fatal, parfois héréditaire. A ce que je me souvienne, C.v.V. était clandestinement du même avis que le poète allemand Hermann Hesse qui avait pensé que "la psychologie est une faiblesse de notre temps".

Le "Coup de Grâce", moins précieux que l'admirable "Alexis" me paraît ne pas être tellement important pour la connaissance de C.v.V. surtout si on se souvient qu'il n'a jamais revu sa patrie en Estonie après son départ. Quant à la 'Salisbourg' je ne peux que répéter mes seuls souvenirs d'une photo plutôt château que demeure des Vietinghoffs qui portait ce nom.

Il me reste la question d'ordre "archiviste" que vous me posez sur les diverses demeures de C.v.V. à Zurich. Ce qui est absolument sûr c'est que C.v.V., pendant tout le temps de notre connaissance (1951-1957) ait toujours habité à Zollikon, Bahnhofstr. 35. Cependant j'ai passé, en effet, sous silence sa dernière adresse à Zurich-Enge Farenweg 16, où il restait, à partir de l'an 1956, sous les soins d'un jeune garde-malade, où je continuais de le visiter et où il est décédé paisiblement en grande faiblesse artériosclérotique, le 12 janvier 1957. A part cela, je ne me souviens pas d’autres demeures possiblement antérieures à Zollikon dans la ville de Zurich.

C'est une excellente idée de venir une fois à Zurich, où je me réjouirais de vous voir et d'élargir nos réflexions sur C.v.V., Dans l'attente et avec mes meilleures pensées je suis votre dévoué

(Lettre du 26e novembre de 1989)

Remarques                                                                                                                                                                      

[1] M. Alb a été durant certaines périodes le médecin de Conrad, d’Egon et d’Alexandre de Vietinghoff.

[2]  Le médecin a raison: Conrad n’a jamais composé de musique. En fait, il s’agit là d’une création littéraire de M. Yourcenar, qui fait de lui (oder: qui le présente comme...) un compositeur d’avant-garde.

[3] Diese Erinnerung ist korrekt, abgesehen von einem Wohltätigkeitskonzert à Fribourg en 1923.

[4] Le médecin commet ici une erreur : Salisburg (Mazsalaca) n’est pas située à proximité immédiate de Riga, mais à quelque (ja, singular!) 150 km au nord-est, vers la frontière actuelle de l’Estonie.

6) Le médecin commet ici une erreur : la patrie de Conrad était cette partie de la Livonie d’alors qui appartient actuellement à la Lettonie. Mais il fit ses études à Dorpat (Tartu), en Estonie.

5) Il est d’autre part avéré qu’après ses études à Leipzig et à Berlin, il est retourné chez eux plusieurs fois, certainement à trois reprises: pour ses fiançailles avec Jeanne en 1902, et avec ses enfants en 1904 et 1906. Plus jamais par la suite.

[6] Le Farenweg ne se trouve pas à Zurich-Enge, mais à Zurich-Wollishofen, soit à dix minutes à bicyclette de l’appartement de son fils Egon.

8) ? fehlt...

9) Entre son appartement à la Bahnhofstrasse 35 et celui du Farenweg (juste?), il a habité dans un petit logement (oder: un petit 2 (oder 3?) pièces) à la Zollikerstrasse (Zollikon, banlieue de Zurich), en face de l’église, dont les carillons l’ont rapidement chassé.

Souvenirs de sa bru Liane

Lorsqu' après sa mort, nous avons liquidé son ménage, j'ai trouvé une boîte ainsi baptisée: "ficelles trop courtes pour l’emploi".

Commentaire:

Conrad a grandi dans une vaste propriété qui couvrait pour ainsi dire tous les besoins du quotidien. Ce qui ne pouvait être produit sur place devrait être cherché, avec chevaux et équipage, chez des marchands éloignés, voire dans la capitale. Conrad avait vécu les années de crises durant des révolutions, des guerres et l'inflation; en outre, il perdit une part de sa fortune par sa naïveté et sa générosité. Même s'il n’avait pas besoin de faire des économies dans ses 60 premières années, il été toujours conscient de l'utilité et de la valeur de menus objets. Pour lui, jeter quelque chose était du gaspillage et lui coutait un gros effort.

Lorsque Conrad quitta son appartement en 1950 pour une petite maison de retraite privée, Melle E., appartenant à la haute société zurichoise, l'aida à emballer ses affaires. Ce faisant, elle sortit d'un tiroir deux jarretières, l'une noire, l'autre d'un rose tendre. Conrad avait plus de 80 ans et ne recevait jamais de visites féminines, à l'exception d'admiratrices de ce pianiste exceptionnel, et de ses brus. Melle E., connaissant son mode de vie ascétique, troublée par cette découverte, lui présenta ces deux objets inattendus sans mot dire, mais avec un regard évidemment interrogateur. "Le colporteur n'avait rien d'autre" fut la réponse à la fois gênée et maladroite...
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