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Article nécrologique de Jeanne

Jeanne de Vietinghoff est née à Bruxelles, le 31 décembre 1875. Elle n'avait que 18 mois lorsque son père mourut. Sa mère, Mme Bricou, née Storm de Grave, Hollandaise de naissance, reporta sur sa fille tout ce que son cœur contenait d'affection; elle fut sa consolation dans son grand deuil et devint l'unique objet de sa tendre sollicitude. Jeanne a toujours été entourée de l'affection la plus attentive et son éducation a été extrêmement soignée. Elle habitait la ville en hiver, la campagne en été, séjour qui lui plaisait tout particulièrement. Son amour pour la nature qui, plus tard, a été pour elle une amie et une inspiratrice, date de ses plus jeunes années et sans doute de ce premier contact. C'était une enfant très réfléchie, avide d'apprendre, de savoir, profonde déjà dans ses sentiments.

Bien que le milieu auquel elle appartenait fût riche et ce qu'il est convenu d'appeler mondain, Jeanne fit ses études dans un couvent à Bruxelles, et les termina brillamment. Protestante, si elle a goûté le charme et la douceur de la vie dans cette retraite, elle était déjà assez indépendante d'esprit pour n'en pas subir l'influence. Elle en est sortie fidèle à la foi dans laquelle elle avait été élevée. Ce fut le pasteur Meyhoffer qui eut le privilège de faire son instruction religieuse et de la recevoir dans l'Église.

A peine âgée de 17 ans, belle jeune fille au regard pensif et chercheur, Jeanne fit son entrée dans le monde où elle fut accueillie avec enthousiasme. Son esprit précoce et brillant ayant déjà dépassé tout ce qu'on lui avait enseigné. Douée d'un charme exquis répandu dans toute sa personne et sa manière d'être, elle exerça tout de suite une attraction invincible sur son entourage. Elle était vive, bienveillante, aimable, elle aimait à causer, et, par-dessus tout, à échanger des idée. Le comte suédois Sten de Lewenhaupt fit sa connaissance; il s'éprit d'elle et demanda sa main. Le mariage fut différé en raison de l’extrême jeunesse de la fiancée. Pendant les délais imposés par la prudence, la santé du comte Sten de L. s'altéra si gravement qu'il fallut l'interner. Une maladie mentale l'avait terrassé.

La douleur, le désespoir de Jeanne furent immenses; cependant, avec la vaillance dont elle a toujours fait preuve depuis, elle essaya de lutter, d'emporter la guérison. Persuadée qu'à force de supplications, elle obtiendrait de Dieu le salut de son fiancé, elle pria pour lui pendant des années avec la persévérance, la ferveur, la tendresse qui étaient en elle. Mais le miracle ne se produisit pas. Si elle n'en perdit pas la foi, ce fut sans doute la première expérience qui, avec beaucoup d'autres dans la suite, modifia la nature de ses sentiments religieux.

Longtemps après, elle rencontra à Dresde le baron de Vietinghoff, dans une société d’un niveau moral et intellectuel très élevé, où l'on s'entretenait presque uniquement des questions et des problèmes les plus sérieux. Le baron avait eu lui-même une jeunesse traversée de chagrins et de difficultés. Une sympathie instinctive les porta l'un vers l'autre. Ils se confièrent avec une ouverture complète leur peines, leurs désillusions, leurs aspirations, leurs impressions sur la vie et son but, et ils décidèrent d'unir leurs existences pour travailler ensemble au soulagement et au relèvement de l'humanité, tendant ainsi vers un bonheur sans égoïsme qui ne recherchait pas la joie. Le mariage fut célébré à La Haye en 1902.

La connaissance de plusieurs langues, de nombreux voyages en France, en Allemagne, en Livonie, en Italie, en Suisse contribuèrent au merveilleux développement de la jeune femme. Intelligente, vive et belle, d'une bonté bienveillante, d'une patience sans bornes, d'une grande sensibilité, elle fut, partout où elle alla, très entourée, très recherchée et admirée. La parfaite modestie dont elle ne s'est jamais départie et qui était un des traits marquants de son caractère l'empêcha d'en concevoir de l'orgueil.

C'est à Wiesbaden que Jeanne de Vietinghoff a écrit son premier livre «Impressions d'Ame» paru en 1909. Elle s'était rendue dans cette ville où elle avait beaucoup d'amis afin de s'y reposer après une grave maladie de son mari, qu'elle avait soigné avec le plus grand dévouement, et pour procurer au convalescent et à ses fils, enfants très délicats, un air plus vivifiant que celui de Paris où elle résidait alors.

Ce premier essai révéla la haute spiritualité de l’auteur, la justesse et l'originalité de sa pensée, ses dons d'observation et la bonté de son cœur. Il fut bien accueilli par le public et par la critique qui se montra très favorable.

Encouragée par un succès sur lequel elle ne comptait peut-être pas dans son extrême modestie, Mme de Vietinghoff fit paraître en 1912, la «Liberté Intérieure» qui est sans contredit le plus beau fleuron de sa couronne. Il marque un très grand pas en avant. Jeanne de Vietinghoff ne s'est plus contentée de regarder autour d'elle, d'observer, de recevoir des impressions dont elle tirait des leçons et des images charmantes, dans le désir toujours plus intense de liberté qui la possédait; elle a senti qu'il fallait tout d'abord la chercher en soi par des victoires répétées sur soi-même et ne l'exercer, lorsqu'on l'a conquise, qu'en vue du bien, du beau, du vrai. Elle nous a donné les moyens de l'acquérir à notre tour.

L'«Intelligence du Bien» parut en 1910. Ces trois premiers volumes sont de ceux qu'il est bon de lire et de relire; ils constituent, pour les esprits auxquels ils sont familiers, des livres de chevet où l'on peut puiser la force et le secours dans les heures difficiles.

Mme de Vietinghoff a publié un roman, «L'Autre Devoir» (Genève, Édition Forum, 1923) où l'on trouve exposée longuement et pour ainsi dire illustrée par des faits, une thèse qui lui a été chère, d'après laquelle tout être humain a non seulement le droit, mais le devoir de parvenir au maximum de développement intellectuel, moral et physique qu'il est susceptible d'atteindre, et de s'assurer, dans ce but, tout le bonheur auquel il peut prétendre sans porter toutefois atteinte à celui d'autrui. L'héroïne, après de vaines tentatives pour s'adapter à sa destinée, renonce à une existence dont l'étroitesse d'esprit la retient prisonnière. Après de grandes joies, elle se heurte à de plus grandes déceptions; elle revient résignée au foyer abandonné pour s'y dévouer, persuadée de la relativité des choses, l'âme grandie.

«Au Seuil d'un Monde Nouveau» est un ouvrage plus considérable que les précédents. Le bouleversement du monde après la Grande Guerre l'a inspiré. Il a paru en 1921. Devant des désastres moraux et matériels qui semblaient irréparables, Mme de Vietinghoff a cherché des sujets d'espérance, de renouvellement intérieur, de reconstitution, et, faisant appel à tout ce que l'humanité possède en soi de grandeur, de courage, de fraternité, de bonne volonté, elle a élaboré un projet généreux d'efforts spirituels pour aider au relèvement des ruines.

Mme de Vietinghoff a dédié ce livre à ses deux fils. Elle a été pour eux une mère touchante d'affection et de sollicitude. Malgré le travail, les voyages, les amis et les admirateurs toujours plus nombreux assiégeant sa demeure, elle s'est occupée d'eux, elle les a soignés et suivis, elle les a élevés. Son meilleur moyen d'action sur eux était l'exemple qu'elle leur donnait. Elle les comprenait toujours et ils n'avaient pas de secrets pour elle; elle n'a jamais entravé leur développement, la liberté de leurs croyances et de leur vie. La communion était si parfaite entre eux qu'ils s'entendaient sans rien se dire.

Elle se sentait fatiguée et souffrante depuis longtemps, quand, pendant l'automne de 1925, les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter en pleine force, en plein talent, se manifestèrent. Elle travaillait à un nouveau recueil de pensées qu'elle n'a pu achever et dont les feuilles éparses ont été pieusement recueillies par les siens. Cette noble femme se montre, dans les pages qui suivent cette courte notice plus courageuse, d'un niveau spirituel toujours plus élevé. Il en est d'une tendresse exquise, d'autres d'une ironie douloureuse; il s'y trouve d'adorables descriptions de paysages faisant tableau en quelques lignes, des aspirations vers l'idéal, des envols de pensée où on sent l'auteur tout près de la perfection.

Après quelques mois de maladie, aucune amélioration ne survenant, Mme de Vietinghoff exigea des médecins qui la soignaient la vérité sur son état. Devant son insistance, ils lui avouèrent qu'à moins d'un miracle, elle ne pouvait guérir. Elle accepta l'arrêt héroïquement. Peut-être conserva-t-elle par devers elle quelque lointain espoir de salut qui l'aida à traverser sans faiblesse de longs mois de souffrance et d'agonie? Peut-être puisa-t-elle uniquement en elle-même la force admirable, la vaillance, la sérénité dont elle fit preuve dans ces circonstances tragiques. La mort la prit lentement et bien avant l'heure, une mort cruelle qu'elle a acceptée avec résignation et douceur. Elle ne pouvait presque plus parler que ses yeux profonds, ses mains blanches et faibles, faites pour caresser, exprimaient encore sa tendresse et ses espérances à ceux qu'elle aimait et qui avaient le douloureux privilège de l'assister.

Ce qu'il y a de plus remarquable en Jeanne de Vietinghoff, ce n'est pas son talent ni ses capacités, quelque merveilleux qu'ils aient été, c'est l'attraction, l'ascendant qu'elle a exercé sur tous ceux qui l'approchaient et qui aspiraient à des progrès intellectuels ou moraux. Elle leur transmettait le pouvoir de marcher sur ses traces, elle leur frayait le chemin. "Elle a su par de réels dons littéraires extérioriser les nobles sentiments qui l'animaient et les faire partager à une élite, elle a été l'âme d'un grand nombre de ses contemporains et son œuvre restera".

Bénis soient ceux qui, comme elle, ont apporté dans le monde l'accord pour le bien, l'amour du travail, le désir du progrès pour soi-même et pour tous.

Hélène Naville-Marion, Genève, le 6 novembre 1926. Revue par Hélène Räber.

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