Mère d'Egon Parents d'Egon Père d'Egon Biographie d'Egon

vor

La famille de Vietinghoff et Marguerite Yourcenar
Jeanne et Fernande

Jeanne Bricou (future baronne de Vietinghoff) s'est liée d'amitié avec Fernande Cartier de Marchienne (future Mme de Crayencour) lors de leurs années au couvent bruxellois. Elles ont fait serment de s'occuper des enfants de l'autre si quelque chose de grave devait arriver à l'une d'elles. Toutes deux se marient et sont enceintes en même temps. Jeanne vit à Paris, Fernande est toujours en Belgique.

Jeanne de Vietinghoff (à droite) et Fernande de Crayencour (à gauche)

L'amie meurt toutefois en couches et Jeanne exerce une sorte de parrainage auprès de l'orpheline de mère qu'est Marguerite de Crayencour, cela dans la mesure où la distance le permet. 
Ces circonstances et le rayonnement exceptionnel de Jeanne font d'elle une idole pour Marguerite, une "mère de rêve". Elle l'imite, se met comme elle à écrire et deviendra célèbre sous le nom de Marguerite Yourcenar.
Elle écrit:
"Je n'étais pas ... la fille de Fernande
.... J'étais davantage la fille de Jeanne ... Je serais sans doute très différente de ce que je suis, si Jeanne, à distance, ne m'avait formée".
(M. Yourcenar: "Quoi? L'Eternité", voir J. Savigneau p. 41).

Marguerite de Crayencour (Yourcenar) vers 1916

"Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que ce lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité."

Vous ne saurez jamais que j’emporte votre âme
Comme une lampe d’or qui m’éclaire en marchant ;
Qu’un peu de votre voix a passé dans mon chant."

(M. Yourcenar: "Sept sonnets pour une morte", VII)

"Votre mère, dont mon père, qui avait pour elle une admiration très grande, me parlait souvent, est devenue pour moi une légende, et une légende qui a influencée ma vie."

(Marguerite Yourcenar à Egon de Vietinghoff dans une lettre du 28 juin 1983).

"Oui, l'influence de votre mère, en partie par personne interposée, mon père – a été très grande sur ma jeunesse. Et comme c'est sur les lancées de la jeunesse qu'on poursuit plus ou moins toute la vie, il m'arrive encore de me demander 'Qu'eût-elle fait?' Tout cela appartient presque à un côté magique – cette transmission* – dont on ne peut guère rien dire."

(Marguerite Yourcenar à Egon de Vietinghoff dans une lettre du 22 décembre 1983).

* Il est difficile de se prononcer sur le sens que M. Yourcenar donne à "transmission". S'agit-il d'un transfert au sens psychologique, ou d'une retransmission spirituelle, ou d'autre chose?

En 1928/29, deux, trois ans après la mort de Jeanne, Marguerite Y. écrit dans ses "Sept poèmes (sonnets) pour une morte: "le soleil des morts fait mûrir d’autres vies" (Sonnet IV) et "vous vivez un peu puisque je vous survis." (Sonnet VII). ... 

(... Commentaire ...)

Pour Marguerite, la mort de Jeanne correspond à perdre une deuxième mère. Pourtant cette fois, elle est capable de formuler sa douleur.

"Comme une enfant blottie entre vos bras fermés,
J’entends battre le cœur de la vie éternelle."

(M. Yourcenar: Sept sonnets pour une morte, V)

A l'occasion de la mort du père, Marguerite se rend sur la tombe de Jeanne au cimetière de Jouxtens près de Pully, à proximité de Lausanne.

"Vous ne sentirez pas, sur vos paupières closes,
Le lent effeuillement des longs pleurs parfumés ;
Votre cœur s’est dissous dans les métamorphoses ;
J’arrive juste à temps pour vous perdre à jamais."

(M. Yourcenar: Sept sonnets pour une morte, II)

"Par chaque doigt tremblant des herbes qui nous frôlent,
Vous pouvez me bénir et moi vous caresser."

(M. Yourcenar: Sept sonnets pour une morte, VI)

"Jeanne de Vietinghoff n'aurait rien écrit, que sa personnalité n'en serait pas moins haute. Seulement, beaucoup d'entre nous ne l'auraient jamais su.  Le monde est ainsi fait que les plus rares vertus d'un être doivent rester toujours le secret de quelques autres ... La vie terrestre, qu'elle avait tant aimée, n'était pour elle que le côté visible de la vie éternelle."
(M. Yourcenar: "En mémoire de Diotime", voir J. Savigneau, Yourcenar, p. 51).

Jeanne v. Vietinghoff

Marguerite Yourcenar sur Jeanne de Vietinghoff :
"Elle possède le génie du cœur. J'ai omis de dire qu'elle était belle. Elle est morte encore presque jeune, avant les atteintes de l'âge, qu'elle ne craignait pas. Sa vie, bien plus que son œuvre, me paraît accomplie ... Si Jeanne n'avait pas écrit, sa personnalité n’en serait pas moindre, mais nombre d'entre nous ne l'auraient pas connue. Le monde est ainsi fait que les vertus les plus rares d'un être doivent toujours demeurer le secret de quelques-uns. La vie terrestre qu'elle a tant aimée ne représentait pour elle que le versant visible de la vie éternelle."
("En mémoire de Diotime")
Egon, le fils de Jeanne, a déclaré à Mme J. Savigneau, une biographe de Marguerite Yourcenar:
"Je ne crois pas que ma mère ait su quelle importance elle avait prise dans la vie de Marguerite. Elle était très modeste et ne faisait pas de cas de l'influence qu'elle pouvait avoir. Elle
(la mère) a écrit quelques livres, mais elle était beaucoup plus exceptionnelle que ces petits ouvrages."
(J. Savigneau, Yourcenar, p. 38).
Jeanne de Vietinghoff, la mère du peintre, apparaîtra à plusieurs reprises dans ses romans, essais et poèmes: "La nouvelle Eurydice", "En mémoire de Diotime: Jeanne de Vietinghoff" (= "Tombeaux" dans "Le Temps, ce grand sculpteur"), "Sept poèmes pour une morte" (dans "Les Charités d'Alcippe"), "Anna, soror..." et dans la trilogie consacrée à l'histoire de sa propre famille: "Le Labyrinthe du monde". Les deux parents, ainsi qu'Egon et son frère, apparaissent avec des noms qui varient excepté pour Jeanne dans "Quoi? L'Eternité", le dernier volet de cette trilogie familiale de Marguerite Yourcenar. On retrouve également des associations au monde des parents du peintre sans connotation biographique dans "Le Coup de Grâce".

Il convient toutefois absolument de mettre le lecteur en garde: l'abondance des détails vérifiables et la fidélité plausible de l'auteure à des faits réels ne l'incitent pas à se méprendre au point de voir dans ses livres des documents autobiographiques, alors qu'il s'agit de littérature. « Le Coup de Grâce » contient autant d'élément authentiques nécessaires à l'auteure pour créer le cadre susceptible de faire l'accompagnent depuis le décès de sa mère, voire depuis sa naissance, comme des variations d’un leitmotiv existentiel. Ou sont-ce ces démons qui reviennent sans cesse la torturer? 

Marguerite Yourcenar n'a pas écrit des rapports, mais des romans teintés de touches biographiques dans un décor historique, ou des tableaux romanesques sur fond plus ou moins biographique.
Dans la postface de 1981 de son roman "Anna, soror...", Marguerite Yourcenar écrit à propos de Valentina, la mère des deux personnages principaux:

"Cette femme, baignée d'un mysticisme plus platonicien que chrétien, influe sans le savoir sur ses violents enfants; à travers leur tempête, elle laisse pénétrer quelque chose de sa paix. Cette sereine Valentine me semble, dans ce que je n'ose pompeusement appeler mon œuvre, un premier état de la femme parfaite telle qu'il m'est souvent arrivé de la réver: à la fois aimante et détachée, passive par sagesse et non par faiblesse, que j'ai essayé plus tard de dessiner dans la Monique d'Alexis, dans la Plotine de Mémoires d'Hadrien, et vue de plus loin, dans cette dame de Frösö qui dispense au Zénon de L'Œuvre au noir huit jours de sécurité. Si je prends la peine de les énumérer ici, c'est que, dans une série de livres où l'on ma parfois reproché de négliger la femme, j'ai mis en elles une bonne part de mon idéal humain."

Citations de "Anna, soror"... (1ère version en 1925, non publiée; 2e version publiée en 1935; 3e version publiée en 1981). 

"Valentine était belle, claire de visage, mince de taille: sa perfection décourageait les faiseurs de sonnets des Deux-Siciles*. ... Sa mère ... la porta elle-même, à Rome, au cloître Sainte-Anne. ... Valentine acquit jeune une singulière gravité, et le calme de ceux qui n'aspirent pas même au bonheur."

* Il s'agit là, sans doute, d'une allusion à ses propres sonets "Sept poèmes pour une morte", en hommage à Jeanne.

" … son mari, qui la négligeait …, Epouse irréprochable, elle n’eut jamais d’amants … Ses enfants vénéraient en elle une Madone. … Dès leur enfance, elle leur avait appris à lire … ; tandis qu’ils écoutaient cette voix tendre leur expliquer un argument ou une maxime… Donna Valentine parlait peu, avertie par le juste instinct de ceux qui se sentent aimés sans sentir compris."

"Elle montait parfois les deux marches qui menaient aux profondes embrasures des fenêtres pour exposer aux derniers rayons du soleil la transparence des sardoines, et, tout enveloppée de l'or oblique du crépuscule, Valentine elle-même semblait diaphane comme ses gemmes. ... (Elle) disait avec son flottant sourire: 'Tout ce qui est beau s'éclaire de Dieu'."

ring

ring
N.B.: les chatons des chevalières du couple Conrad et Jeanne qui existent toujours! sertissent en effet des sardoines (cornalines brunes) qui, à contre-jour, permettent de reconnaître nettement les armes de la famille Vietinghoff. Elles attirent toujours l'intérêt des interlocuteurs, et, en particulier, des enfants. Il et donc tout à fait plausible que, dans la première version du roman, la jeune Marguerite Yourcenar (22 ans) ait évoqué ici cette chevalière, qu'elle a certainement connue dès son enfance.
ring
ring

"... la vie de Valentine n'avait été qu'un long glissement vers le silence; elle s'abandonnait sans lutter. ... Donna Valentine était de celles qu'on s'étonne de voir exister."

Donna Valentina est encore marquée par d'autres traits qui évoquent Jeanne de Vietinghoff: par exemple son adolescence dans une école conventuelle, le bon ton de sa garde-robe et sa façon la porter sans coquetterie, l'acceptation de son destin conjugal, le bilinguisme avec ses enfants, les relations d'une extrême courtoisie au sein de la famille (baise-main), la manière d'accompagner les enfants dans leur développement, tout en tentant, par un certain contrôle, de les préserver de quel danger que ce soit, l'assistance sociale et la sensibilité dans l'attribution de secours, la sollicitude, l'autorité naturelle exprimée par un seul mot, le respect face à la sagesse de la nature, le mélange d'une pensée philosophique et d'une piété chrétienne, le silence dans la maladie, le décès prématuré.

Mais tout cela n'est pas repris mot à mot: ainsi, Jeanne n'a pas passé des années "entre des domaines mélancoliques..., le cloître... et une forteresse"; elle n'a jamais fabriqué ni distribué des médicaments dans la moindre pharmacie, elle n'a pas été quittée par son mari, on n'a pas connaissance d'une devise "ut crystallum" et on peut douter de son assiduité à fréquenter les églises; la durée de vie, enfin, n'est pas la même. Il n'en demeure pas moins que Marguerite Yourcenar crée un portrait convaincant de Jeanne, qu'elle adapte à la situation dans un pays méridional 300 ans avant l'époque dans laquelle Jeanne a vécu.
Don Alvaro, le mari de Valentina, ne rappelle en rien Conrad, le mari de Jeanne, même si l'impression subsiste qu'elle ne peut, dans le quotidien, compter sur lui en raison de son caractère et de la tension de ses rapports avec son environnement.
Egon de Vietinghoff et Marguerite Yourcenar
En été 1905, Jeanne de Vietinghoff invite le veuf et la petite Marguerite à Scheveningen dans la maison de sa mère, où le futur peintre et la future femme de lettres font inlassablement sur la plage d'innombrables pâtés de sable. Haut comme trois pommes, il est déjà un admirateur inconditionnel de la Femme, et une photographie immortalise son premier baisemain à sa compagne de jeux. La plage ne se trouvait qu'à une distance de quelques kilomètres de la maison paternelle de Jeanne, à La Haye. Il se peut que Marguerite et son papa y aient passé encore un été avec la famille de Vietinghoff, en 1906.
"Si j'ai été un peu votre premier amour, vous avez été un peu le mien. Je me rappelle parfaitement nos jeux sur la plage, comme on se rappelle les souvenirs de la petite enfance, c'est-à-dire par photographies interposée. Celles-là m'avaient été montrées par mon père quand j'avais environ huit ans je ne les ai pas revues depuis, mais grâce à vous je les retrouve comme je m'en souvenais."
(Marguerite Yourcenar à Egon de Vietinghoff dans une lettre du 28 juin 1983).
Néanmoins, 75 ans vont s'écouler avant qu'ils se rencontrent de nouveau à Amsterdam, ou elle reçoit le Prix Érasme, en 1983, après avoir été la première femme élue à l'Académie Française et avoir reçu trois fois le titre de docteur honoris causa (dont celui de l'Université de Harvard), ainsi que d'autres distinctions honorifiques.
"Oui, la vie aurait peut-être été différente si nous ne nous étions pas perdus de vue dès l'enfance. ... Mais je regrette infiniment que nous soyons restés éloignés si longtemps l'un de l'autre."

(Marguerite Yourcenar à Egon de Vietinghoff dans une lettre du 24 juillet 1983).

Comme Egon, Marguerite échappe aux pesantes influences subies dans son enfance grâce à sa créativité, dans une sorte de fuite en avant marquée par une sensibilité aussi bien passionnelle qu'artistique. Comme être de la parole, elle était certes, contrairement à lui, intéressée par les liens psychologiques, mais pour tous deux, ce qui importait, c'était d'atteindre un autre niveau, supérieur, soit celui de la vérité, et non de procéder à un récit correctement réaliste. C'est sur ce plan qu'apparaît leur parenté spirituelle: l'art n'est pas une simple reproduction.  Après la nouvelle rencontre de 1983 naît un petit échange épistolaire. Le 28 juin 1983, Marguerite Yourcenar écrit à Egon de Vietinghoff:

"Que nous pensions de même sur tant de points est d’un grand intérêt pour moi ; il faut croire que pour arriver à ce résultat nos deux vues probablement si différentes ont dû être une partie de temps parallèles."

Marguerite Yourcenar, bien que légèrement myope, refusait de porter des lunettes. Et le peintre Egon de Vietinghoff se plongeait dans un état méditatif et clignait des yeux, afin que la vision essentielle de l'ensemble ne soit pas déviée par une précision extrême des détails.

Il ne s'agissait pas, pour l'un comme pour l'autre, de raconter des faits , mais de faire participer leur public à leur vision intérieure.

En déguisant et modifiant certains faits l'auteur projette paradoxalement la vérité sur un nouveau plan. La focalisation floue de la réalité permet de mettre l'accent sur l'essentiel. La part intime enfouie en soi échappe au carcan de l'exactitude pour apparaître au grand jour. 
Conrad de Vietinghoff et Marguerite Yourcenar
Conrad de Vietinghoff, le père du peintre, inspire Marguerite Yourcenar pour le personnage, conçu de façon très libre, de son premier roman: "Alexis ou le Traité du vain Combat", ainsi que comme point de départ du thème romanesque développé dans "Le Coup de grâce".

Marguerite Yourcenar sur Jeanne de Vietinghoff ("En mémoire de Diotime"): ....

Marguerite Yourcenar était passée maîtresse dans l'art de brouiller ses pistes, dans les tours de passe-passe, les jeux de cache-cache. Même les biographes se laissent parfois tromper et prennent pour du bon argent les traits de caractère qu'elle prête aux Vietinghoff. Ainsi, et particulièrement au sujet de Conrad, on se heurte fréquemment à des erreurs, aussi bien en ce qui concerne son métier et les données biographiques que ses goûts et son comportement. Marguerite Yourcenar n'a en réalité rencontré Jeanne qu'à peu de reprises. Toutefois, elle en a appris par son père (Michel de Crayencour) davantage mais combien? que sur Conrad. Aussi a-t-elle de Jeanne de Vietinghoff d'une part une image beaucoup plus plastique et réaliste que de Conrad, et d'autre part, étant précisément donné le caractère seulement esquissés de celui-ci, lui apparaît-il comme une projection d'elle-même particulièrement réussie. Elle la complète par la vision qu'elle s'en fait ou selon les besoins du personnage dans ses œuvres littéraires. 
Elle comble certaines de ces lacunes par un ensemble de reconstructions psychologiquement plausibles, de dramaturgie, de réflexions personnelles et de poésie... Non qu'elle anime des histoires du passé et les rende transparentes pour le lecteur presqu'à l'inverse elle utilise souvent le flou de ce passé pour y caser ses observations et ses sentiments actuels. Pour obtenir la distance voulue avec la réalité, Marguerite Yourcenar ne se contente pas de changer les noms, mais procède à des interversions ou à des transpositions: Conrad devient Alexis ou Egon, Alexis se transforme en Axel, et ainsi de suite. De cette façon, en maintenant les prénoms authentiques, elle conserve un certain lien intime avec la réalité.

On retrouve dans son pseudonyme ce goût de jouer avec les noms, les lieux et le faits: en déplaçant les lettres de son nom de famille qui, avec Marguerite (plus quatre autres prénoms) Cleenewerck de Crayencour, de toute façon un peux long, elle a passé de Crayencour à son anagramme Yourcenar, – dont elle a supprimé le second "c", – elle n'est pas pédante à ce point! Bien qu'elle sache s'imprégner de l'histoire et de la personnalité des individus, et qu'elle dispose de très vastes connaissances en histoire, en politique etc., elle laisse porte ouverte à la fantaisie, aux associations, à la création.

Illustration du Ms à Mme Naville 

Il faut reconnaître que les relations homo-érotiques sont manifestement l'un de ses thèmes favoris, qui se retrouvent dans l'ensemble de son œuvre. Ce qui est pour elle la façon d'assimiler sa propre homosexualité ou ses sentiments pour les hommes ayant une telle tendance. Cela étant, elle ne songe pas uniquement à une manifestation de l'art, car il s'agit souvent de traits de caractère personnels présentés chez ses personnages sous un autre "emballage" – ce qui est courant chez les écrivains. Et cela tout particulièrement dans son premier roman "Alexis", publié alors qu'elle n'avait que 26 ans, et qu'à cette époque, les tendances homosexuelles n'étaient de loin pas étalées avec la liberté qui règne de nos jours dans de nombreux pays.
André Fraigneau commenta cela d'une façon pertinente: "Et puis, elle avait cette manie de toujours penser que telle personne faisait l'amour avec telle autre, qui était simplement un ami. Tout cela l'intéressait beaucoup."
 

Le fait qu'elle ait vraisemblablement rendu visite à Conrad à Zurich (Zollikon) une année après la mort de Jeanne – et cela un ou deux jours avant de commencer à écrire "Alexis", personnage inspiré par Conrad, nommé dans le roman "Alexis de Géra" – n'y change effectivement rien. Auparavant, elle s'était rendue à Pully, près de Lausanne, sur la tombe de Jeanne, et peut-être a-t-elle fait le voyage à Zurich dans l'espoir d'en apprendre davantage sur elle par Conrad. Marguerite était au courant de son penchant pour les hommes par une conversation, au moins, avec son père. Ici aussi se pose la question de savoir jusqu'à quel point. Mais elle savait certainement qu'il avait éprouvé pour Jeanne amour et vénération.

La tombe de Jeanne de Vietinghoff à Jouxtens (Pully)
Néanmoins, le motif d'une visite à Zurich n'a pas obligatoirement été d'accumuler du matériel dans l'intention précise d'écrire un roman. Jusque là, Jeanne et Conrad ne constituaient pas encore un sujet littéraire pour Marguerite Yourcenar; il s'agissait plutôt du vague souvenir de son enfance, où Jeanne était devenue l'idole de sa jeunesse qui avait influencé sa vie.

Marguerite Yourcenar n'a appris que tardivement le décès de Jeanne. N'était-ce pas tout naturel – même sans l’arrière-pensée d'un roman à écrire – que d'interroger le veuf sur les dernières années de sa femme et de se faire aussi une image de cet être hors du commun que Jeanne n'avait pas quitté, en dépit de la préférence de son mari pour les hommes?

Le séjour de Marguerite Yourcenar du 29 au 31 août 1927 dans un hôtel zurichois est attesté, et le troisième jour est marqué par le début spontané de son bref premier roman "Alexis". Il serait tout à fait plausible que ce fait ait été influencé par une visite à Conrad. Ce que la biographe Michèle Goslar désigne comme des "confidences" de Conrad expliquerait l'impulsion qui aurait poussé Marguerite Yourcenar à se lancer dans ce roman aussitôt après leur rencontre plausible. En outre, imaginer une "confession" de Conrad à la jeune Marguerite est une spéculation qui paraît plutôt absurde.
Etant donné l'époque, la personnalité de Conrad, sa façon aussi inhibée que distinguée de s'exprimer, il paraît invraisemblable qu'il se soit permis de se confier à une jeune femme (elle-même issue d'une famille appartenant à la noblesse) au sujet de sa vie conjugale – sans parler de sa vie sentimentale. Compte tenu également du fait qu'il s'agissait alors d'un sujet tabou, mais aussi de son éducation dans un milieu aristocratique, c'est véritablement inimaginable. Evidemment, nous ignorons si, influencé par une question précise, sortant des conventions d'alors, sur une liaison entre son père, Michel de Crayencour, et Jeanne, il ne s’est pas laissé entraîner à répondre par une allusion discrète – mais cela nous semble également peu plausible, aussi bien sur le plan psychologique qu'en raison du pouvoir, alors, de l'étiquette.
Néanmoins, la visite de Marguerite Yourcenar à Conrad – si elle a eu lieu – n'aurait pas été sans effet. Pour la première fois, la jeune femme se serait trouvée face à lui en tant qu'adulte et aurait été impressionnée par son exceptionnelle aura, sa manière réservée, soit incroyablement timide. Elle se serait imprégnée de l'atmosphère qui l'entourait, et qu'elle a su si remarquablement recréer dans "Alexis ou le vain combat". Mais faut-il qu'un "aveu" expressis verbis ait été à l'origine de l'impulsion qui l'a poussée à réaliser cette œuvre?
Le thème de l'érotisme homosexuel l'a elle-même tellement préoccupée qu'elle était manifestement mûre pour le traiter et qu'il ne manquait, pour en faire un thème littéraire, que le catalyseur tel que sa perception intuitive de l'être qu'était Conrad, l'atmosphère de son appartement, une périphrase discrète, une citation de Platon, quelques volumes de Verlaine, Rimbaud, Wilde, Gide ou Hesse dans la bibliothèque de Conrad, l'image de la statue d'un éphèbe, ou tout simplement son sourire peut-être gêné.

Ce n’est pourtant pas qu’elle ranime des histoires du temps passé et qu’elle les présente de façon transparente pour le lecteur actuel, mais – presqu’à l’inverse – elle utilise l’obscurité du passé comme cadre dans lequel elle introduit ses propres sentiments et comportements, ainsi que ceux d’autrui.

Yourcenar selbst schreibt: "In ... sind diese Gefühle und Umstände bald direkt, wenn auch durch einzelne >Gedanken< verschlüsselt, die ursprünglich Eintragungen in einem intimen Tagebuch waren, ausgedrückt, bald indirekt, als Gegensatz, durch Erzählungen, die Legenden oder der Geschichte entliehen sind und dem Poeten bei der Überwindung der Zeit dienen sollen." (Aus Dietrich Gronaus Biographie, S 77 f., s.u.).
Jeanne de Vietinghoff Michel de Crayencour Alexis de Vietinghoff
Jeanne de Vietinghoff resta liée avec Michel de Crayencour, le mari de sa défunte amie de jeunesse. Selon les années, le contact semble avoir été peu fréquent, ou plus intense. On sait que M. de Crayencour n'était pas hostile aux aventures féminines. Il serait véritablement inhumain d'attendre de lui que au plus tard, en tant que veuf, il ne se soit pas épris de la femme fascinante qu'était Jeanne. Sachant (ou ayant remarqué) que le mari de celle-ci en dépit de leurs deux fils était davantage attiré par les hommes, il a peut-être espéré vivre avec elle autre chose que des rapports amicaux espacés.
On ne peut totalement exclure que Jeanne de Vietinghoff, à la suite d'une conversation à cœur ouvert sur sa vie de couple, ait succombé au charme de Michel de Crayencour, ni que tous deux se soient réciproquement consolés fût-ce dans un transport charnel. Les allusions de Marguerite Yourcenar – même si cela avait réellement été le cas – ne constituent pas de véritables indices d'une relation extra-conjugale suivie. D'autre part, on n'en trouve pas la moindre trace du côté des Vietinghoff.

Elle n'aurait d'ailleurs pas correspondu à la nature d'aucun des deux protagonistes: il était trop inconstant et n'atteignait sa profondeur d'esprit et de sentiment, alors qu'elle vivait selon ses valeurs morales, qu'elle avait ses enfants et était consciente de ses devoirs envers Conrad, son mari, être fragile et sans défense.

La dernière œuvre de Marguerite Yourcenar, "Quoi? L'Eternité" prête à de vagues suppositions au sujet d'une liaison, encore qu'on ignore dans quelle mesure l'imagination littéraire intervient. D'autre part, les biographes de celle-ci en ont tiré certaines déductions, mais la seule photographie officielles de Michel de Crayencour figurant dans la succession de Jeanne, de Conrad, donc dans celle d'Egon de Vietinghoff, ne laissent aucunement conclure l'existence d'une telle intimité.

Si l'on compare, même de façon profane, les photographies de Conrad et d'Alexis, on reconnaît le même visage étroit et le même occiput important. En outre, la forme du nez d'Alexis est celle que l'on retrouve dans la physionomie des Vietinghoff originaires de Salisburg.

Enfant, il avait sur le front le même épi de cheveux que Conrad. Ce n'est pas là un élément de preuve, mais ce fait rend la parenté plausible et ne saurait éveiller des soupçons sur sa paternité.

Aussi est-ce pure spéculation de la part de la biographe Michèle Goslar que de faire aboutir ses recherches à la présomption d'une filiation d’Alexis, le jeune frère du peintre Egon de Vietinghoff, de Jeanne et de Michel de Crayencour. Après de longues réflexions, nous considérons cette conclusion (hypothèse), exposée d'un ton plutôt énergique, comme inadéquate et invraisemblable, malgré les recherches méticuleuses de Mme Goslar. C'est avec une certitude pour ainsi dire absolue qu'on peut assurer qu'Alexis de Vietinghoff n'était pas le demi-frère de Marguerite. Supposons que cette hypothèse spectaculaire soit affirmée, quelques questions ouvertes concernant la relation entre les deux familles pourraient avoir une réponse, mais en revanche, d'autres questions resteraient et de nouvelles contradictions surgiraient.

Alexis est enterré avec son père au cimetière de Zollikon, dans la banlieue de Zurich; l'entretien des tombes a toutefois été annulé dans les années 1995, et les pierres reconverties. Environ dix ans plus tard, leurs tombes n’étaient pas encore réoccupées, de sorte que nous avons tenté de faire examiner les ossements par un test génétique, pour lequel de très petits morceaux d'os auraient suffi. Mais nous avons échoués à la loi zurichoise, étroite et stricte, de la paix du cimetière. Malheureusement, il n'y a donc plus de chance de terminer définitivement ces spéculations de paternité par l’analyse scientifique.

Il reste toutefois quelques singularités en ce qui concerne les domiciles de Jeanne de Vietinghoff et de Michel de Crayencour. Tout d’abord, la proximité relative de leurs villas de vacances sur la côte méditerranéenne française à St-Romain (Michel) et Roquebrune/Alpes maritimes (Jeanne). Cependant, faut-il soupçonner une relation amoureuse quand des amis possèdent un lieu de vacances dans la même région la plus populaire? D’autre part, le cancer les envoya au Lac Léman chez le même spécialiste. On ignore si le choix du lieu et de la thérapie a fait l’objet d’échanges entre eux. Ce n’est que là-bas que Michel de Crayencour apprit le décès de Jeanne; et il succomba à sa maladie deux ans et demie après elle. On ne peut pas en déduire – du moins pour les dernières années – un contact intense entre deux être avec un enfant commun.

1) Nous avons trouvé 31 communes en France qui portent le nom de "Saint-Romain", ou dont ce prénom figure dans leur nom. Nous ne savons pas avec certitude lequel est celui que nous recherchons. Le "Saint-Romain" le plus proche de Roquebrune (Alpes maritimes) se trouve dans le Département de la Vienne mais, dans le réseau routier actuel, à une distance de 110 km.

2) Attention: il existe deux localités dans le sud de la France qui portent ce nom.

Une biographie de Marguerite Yourcenar est impensable sans des recherches et des approfondissements au sujet de Conrad et de Jeanne, les parents du peintre Egon de Vietinghoff. C'est la raison pour laquelle on trouvera ici la liste de quelques biographies où ils sont mentionnés.

Biographies sur Marguerite Yourcenar
 
Josyane Savigneau Français
(original)
Marguerite Yourcenar
L'invention d'une vie
Paris, Gallimard 1990
   
Allemand Marguerite Yourcenar
Die Erfindung eines Lebens
Carl Hanser,  Muniche 1993

Francfort-sur-le-Main 1996  éd. Fischer 12559 et 1997 éd. Fischer 13558

 
Michèle Goslar Français
(original)
Yourcenar
"Qu'il eût été fade d'être heureux"
Éditions Racine et Académie royale de langue et littérature françaises, Bruxelles, 1998
   
Italien Yourcenar
"Sarebbe stato insipido essere felice"
Rome, éd. Apeiron  2002
 
Espagnol Marguerite Yourcenar
"Qué aburrido hubiera sido ser feliz"
Paidós Testimonios, 2002
 
Michèle Sarde Français
(original)
Vous, Marguerite Yourcenar, La Passion et ses masques Laffont, Paris, 1995
   
Georges Rousseau Anglais
(original)
Yourcenar Life & Times, London, Haus Publishing, 2004
   
Dietrich Gronau Allemand
(original)
Marguerite Yourcenar
Wanderin im Labyrinth der Welt
Munich 1992, Biographies éd. Heyne 225

Pour de plus amples informations concernant la vie et l'œuvre de Marguerite Yourcenar, les archives, la recherche internationale, la littérature secondaire et les manifestations, veuillez vous adresser aux liens y relatifs.

Mère d'Egon Parents d'Egon Père d'Egon Biographie d'Egon

vor